‹ Histoire de madame du BarryChapitre 43 sur 304 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LE MAGASIN DE LABILLE

De demoiselle de compagnie Jeanne Bécu devint demoiselle de boutique ; mademoiselle de La Neuville n’avouait pas le fait, elle ne le niait pas non plus, elle répétait seulement : « Je n’ai jamais entendu dire ni par ma cousine, ni chez elle, qu’elle eût été dans un magasin. » On comprend ce silence : c était après 1780, madame du Barry s’était alors habituée à son titre de comtesse ; elle avait fini par y croire. Elle n’aimait pas à revenir sur son passé, par une faiblesse trop commune aux parvenus ! Certes, il eût mieux valu pour elle qu’elle ne rougit pas de son origine et qu’elle l’invoquât au besoin pour couvrir ses fautes en les rejetant sur ceux qui avaient abusé contre elle de sa jeunesse, de sa beauté, de sa misère... Elle n’était pas, elle n’a peut-être jamais été à la hauteur de tels sentiments, et même étaient-ils de son époque ?

Nous sommes donc en 1760 ou 1761. Jeanne a quitté sa position chez madme de la Garde. Elle est mise en apprentissage par ses parents chez un sieur Labille, marchand-dé modes à Paris. Madame Guyard, peintre célèbre en portraits, était fille de ce mar-

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chand \ Il s’est fait d’ailleurs autour de ce moment de sa vie, une notoriété incontestée, biographies, pamphlets, estampes s’accordent sur un point en quelque sorte acquis. Nous ne citerons qu’une pièce en vers : Le brevet d’apprentissage d'une fille de mode cl Amathonte . Janvier 1769. Le contrat est passé entre une dame Babille et Agnès Pompon. L’allusion est manifeste d’un bout à l’autre. Le nom de Labille est reproduit presque littéralement. Nous nous bornons à le mentionner ici. Nous l’analyserons à sa date.

En dépouillant les Petites affiches du temps, ce répertoire inépuisable de documents curieux, sous la date du lundi 16 août 1751, on trouve la réclame suivante, ainsi figurée :

Il est arrivé de très belles fleurs D’ITALIE au Sr Labille, Marchand de Modes, rue Neuve-des-Petits- Champs, près la place des Victoires. — A la Toilette.

— On trouve chez le même tout ce qui concerne les ajustemens de dames et toutes sortes de toiles, mousselines et broderies 2.

1. On lit dans les Mémoires secrets, sous la date du 14 juin 1783 : « Madame Guyard a été reçue avec madame Lebrun membre de 1 Académie. Celle-ci est une demoiselle lu Bille , fille du marchand de modes chez lequel madame du Barry a demeuré dans sa première jeunesse, ce qui forme un épisode curieux des Anecdotes de cette dame. » (Tome XVIII, p. 7.)

Le musée du Louvre possède un buste d’un sieur Labile (sic), père de la dame Guyard. Ne serait-ce pas notre homme? Chose remarquable, ce buste est de Pajou, qui était collègue de Guyard, premier mari de mademoiselle Labille.

^Adélaïde Labille, fille de M. Labille des Vertus, née à Paris en 17 19, morte en avril 1803. Mariée en premières noces au sculpteur Guyard, et en deuxièmes au peintre Vincent.

Il ne se trouve rien sur madame du Barry dans une notice biographique de L.-J. Lebretonsur madame Guyard-Vincent. i. Annonces, affiches et avis divers, p. 219.

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Le genre d’établissement du sieur Labille est clairement défini par cette annonce ; il était marchand de modes, et de ces articles légers que nous appelons aujourd’hui des nouveautés l. Il paraît qu’il ne dédaignait pas d’avoir recours à la publicité, pour écouler quelque article rare ou de difficile placement.

Nous avons déjà fait usage2 de son adresse qui nous est donnée ici très exactement : nous aurons encore à l’utiliser lorsque nous aurons à raconter les derniers instants de madame du Barry.

Jeanne Bécu n’avait pas vingt ans lorsqu’elle entra dans cette maison. Chacun sait quels sont les dangers que peut y rencontrer une jeune fille. MM. de Concourt ont tracé de cette existence un tableau plein de vérité et de finesse. Nous ne pouvons que le reproduire3. « L’histoire des demoiselles de modes au dixhuitième siècle n’est ni très longue ni très variée. Imaginez des magasins tout en vitres, où de charmants désœuvrés, de jolis seigneurs lorgnent du matin au' soir... Des courses au dehors où la pimpante demoiselle de modes, telle que nous l’a dessinée Leclerc dans la suite des costumes d’Esnaut et Rappilly, trottine d’un air vainqueur, la tête couverte d une grande calèche noire, qui laisse échapper les boucles de ses cheveux blonds, la taille serrée dans une polonoise de toile peinte garnie de mousseline ; les petits souliers garnis de talons et à boucles et dans la main un léger éventail qu’elle agite en marchant; imaginez au bout de cela des conversations, des pro-

1. A cette époque, le même mot ne s’employait encore qu en matière de librairie.

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positions, etc... » Et là n’était pas tout Je danger selon nous, il était aussi dans l’arrière-boutique, dans l’atelier surtout l’écoie mutuelle de la corruption x.

« Quelques-uns, continuent MM. de Goncourt, ont voulu que Jeanne Bécu fût allée dans ce désordre jusqu’au servage de la débauche. Ils font intervenir, à ce moment, dans sa vie une des plus fameuses entremetteuses du siècle, c’est un point de controverse qu’il faut laisser au scandale... »

Nous ne saurions être de cet avis. Le scandale consiste à imaginer et à colporter ces turpitudes, à en faire trafic et étalage, non à examiner si elles sont vraies. Ce droit a une controverse sérieuse, nous le revendiquons, malgré le dégoût qu’inspirent de semblables recherches. Nous allons en faire usage sans plus tarder, si en effet Jeanne Bécu a été fille publique, ce ne pourrait être qu’entre l’époque où elle avait été demoiselle de boutique chez Labille et le moment où elle est entrée chez Jean du Barry.

Nous poserons donc résolument la question qui fera l’objet du subséquent chapitre.

1. V. la gravure représentant un dortoir de demoiselles de modes, d’après Fragonard, par Auvray ou par Lawrence.

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