Surnom de madame La Rena
Cependant nous savons par le Journal des inspecteurs qu’elle est connue « pour être particulièrement liée avec la comtesse La Rena. » Gela aurait suffi pour permettre d’en conclure que Jeanne avait dû vivre dans la société intime de lord March. Mais nous n’avons pas seulement une induction. Nous trouvons de nombreuses preuves directes dans la correspondance d’Horace Walpole.
Plus tard, en 1791, H. Walpole raconte une réception à Queensberry-House. Madame la comtesse Amélie de Boufflers joue de la harpe, la princesse Castel-Gicala danse un pas de caractère avec son mari, il ajoute : « madame du Barry y assistoit aussi, j’eus une très longue conversation avec elle sur le feu duc de Choiseul, etc., etc... Or le duc dé Queensberry était le même personnage que le comte de March de 1760, on l’appelait alors old Duke evengreen, le vieux duc toujours vert. » Plus tard, le vieux Queensberry présente madame du Barry au roi d’Angleterre sur la terrasse de Windsor. Nous verrons ce qu’il en advint. M. de Brissac parle dans sa correspondance de milord Queensberry. Nous ne voulons quant à présent que constater l’identité existant entre les deux personnages.
Gette correspondance nous permet d’apprécier la comtesse La Rena, du Journal de Sartine. C’est une femme galante, sans doute, mais il en est de tant de sortes ! Celle-là ne soulève pas l’indignation ni le dégoût du comte d’Hertford, un grand seigneur anglais; au contraire, la liaison avec cette femme est qualifiée d’une manière indulgente : a genteel passion ; c’est, il est vrai, une liaison sans importance, mais aussi de nature à ne pas compromettre lord March. Les con-
séquences qui s’en déduisent en faveur de Jeanne Vaubernier, sont faciles à comprendre. Ni lord March, ni la fausse comtesse La Rena elle-même, n’auraient fréquenté une femme grossière en parole et de mauvais ton, comme celle qu’il était convenu de représenter dans Jeanne Vaubernier. En pareil cas, les femmes les plus vulnérables pour elles-mêmes, sont peut-être les plus intolérantes pour les autres.
Madame la comtesse La Rena, honorée des bontés d’un roi de la mode, à Londres, se serait-elle affichée avec une fille de Paris, vulgaire dans ses propos et abjecte dans ses mœurs?
Une autre amitié que l’on connaît à Jeanne Vaubernier pendant cette période de sa vie est celle d’une demoiselle Legrand, que Du Mouriez, dans ses Mémoires, ne craint pas de comparer à Ninon de V Enclos . « Elle réunissait chez elle, dit-il, une société de gens de lettres très estimables, Grébillon (fils) et Collé, Favier et Guibert.
« Elle était amie et compagne de la future madame du Barry , et si elle ne fit pas une si grande fortune qu’elle, c’est parce qu’elle avait trop d’esprit pour Versailles b »
La future madame du Barry, ces mots sont une date. Ils prouvent que les rapports intimes entre la demoiselle Legrand et Jeanne, étaient antérieurs à la faveur de celle-ci auprès du roi.
Manuel atteste aussi le fait de cette liaison entre
les deux femmes ; il rapporte un mot assez fin, de mademoiselle Legrand, qui expliquerait les éloges
1. La. Vie du général Du Mouriez, tome Ier, c. vu, p. 170, Hamburg et Londres.
que lui a prodigués Du Mouriez ; elle disait quelquefois à son frère, en faisant allusion à la faveur inespérée de son amie : « Il ne faut à un homme qu'une jolie sœur pour devenir le beau-frère du roi1. » Elle devait effectivement être douée d’une certaine supériorité intellectuelle pour grouper dans son salon des hommes aussi distingués que les causeurs d’élite énumérés plus haut. On peut imaginer quelle a dû être leur influence sur une jeune femme qui n’avait pas encore l’expérience du monde. Ce n’était pas à coup sûr une école de morale ; bien au contraire ! Mais il y avait là un milieu poli, élégant, littéraire, il était difficile d’échapper à ce contact, de là cette initiation aux manières de la bonne compagnie qu’on remarque chez Jeanne Vaubernier2, ce langage qui n’est pas celui des dames de la halle et qui ressemblerait plutôt à un marivaudage enfantin jusqu’à l’affectation.
Crébillon le jeune, et Collé, étaient des esprits trop délicats, Guibert, Favier, Du Mouriez, des hommes trop éminents pour qu’on pût les approcher sans se ressentir plus ou moins de leur exemple, de leurs leçons. Marmontel, dans ses intéressants mémoires, le meilleur peut-être et dans tous les cas le moins ennuyeux de ses ouvrages, nous a laissé une peinture vivante de cette société, qui était la sienne.
« Les têtes les plus folles, dit-il, étoient Collé et Crébillon le fils. C’étoit entre eux un assaut continuel d’excellente plaisanterie et se mêloit au combat qui vouloit. Collé y étoit brillant au delà de toute expression, et Crébillon, son adversaire avoit surtout le