CHAPITRE IX
DISANT COMTESSE LA RENA. — LORD MARCH, DUC DE QUEENS— BERRY. — MADEMOISELLE LEGRAND.
La connaissance du monde au milieu duquel Jeanne Vaubernier a vécu à cette époque offre un grand intérêt pour nous, en ce qu’il nous permet de tracer indirectement sa biographie psychologique. Nous avons donc recueilli, avec un soin tout particulier, les documents qu il nous a été possible de trouver en ce genre. La continuation du journal de M. de Sartine, encore inédite au moment de l’incendie de l’Hôtel de A ille et aujourd’hui brûlée, nous avait fourni un renseignement curieux, que nous nous estimons heureux d’avoir soustrait aux flammes.
En voici le texte :
« A l’hôtel du Pérou, rue Jacob, demeure une Italienne, qui se faitappeler madamela comtesse La Itena. Elle est en effet mariée soy-disant avec un homme de condition, qui ne vit pas avec elle, mais elle ne peut être considérée que comme une femme galante. Elle jouit d’environ 25,000 livres de rente que ses galan-
teries luy ont procurées et notamment avec milord Marche [sic) qui avoit conçu pour elle une si forte passion qu’il avoit vécu avec elle sept ans en Angleterre...
« h lie est liée à Paris très particulièrement avec la demoiselle Beauvernier, maîtresse du sieur du Barry1... »
Lord March, dont le nom est ici mal orthographié, est un personnage connu dans les annales galantes de l’Angleterre au dix-huitième siècle; on le retrouve souvent dans les correspondances publiées d Horace Walpole et de George Selwyn 2. Il en est de même de la comtesse La Rena qui figure aussi li équemment dans ces lettres. En les étudiant attentivement nous avons eu la satisfaction d’y rencontrer le nom de du Barry, ce qui a confirmé l’exactitude du document à nous transmis parles annales des inspecteurs de police.
Il y avait à la même époque plusieurs comtes de March. Charles Gordon Lennox, duc de Richmond et ministre plénipotentiaire auprès de la cour de France en 1705, portait le titre de Earl of March, mais ce n’était pas le nôtre. L’ambassadeur était de la famille des Marches d’Angleterre, of the English Marches, tandis qu il y avait un autre titre écossais porté par celui qui va nous occuper3. Il s’appelait William
1. Bibliothèque de l’Hôtel de Ville. État des femmes et files galantes , Fond de Chalabre.
2. George Selwyn and his Contemporaines by John Henedge Jesse. London, 1843.
3. William, 3d Earl of March as 4 th Duke, his grâce was created an English Peer, 21 August,. 1786 by the Title of baron Douglas of Amesbury and installed aKnightof the Thistle.
> 1 e d. in 1810 aged 85, when the English barony conferred
Douglas, né en 1730, il était troisième comte de Mar ch, il devint plus tard duc de Queensberry (1778). Il avait été un des gentilshommes les plus raffinés de son temps. C’était un roi de la mode, à la manière des Yarmouth et des Brummel, ses successeurs médiats. Passionné pour toutes les élégances de la vie, les courses, le jeu, les femmes formaient son occupation constante. Ses équipages et sa toilette servaient de modèles à une foule d’admirateurs empressés à le suivre. Sportsman accompli il ne trouvait pas d’égal parmi les jockeys et montait toujours ses propres chevaux. On pense bien qu’un tel homme, connaisseur en toutes choses et dédaigneux de ce qui n’était pas le suprême bon ton, ne devait pas se contenter pour maîtresses, des premières venues. Parmi ses nombreuses conquêtes, chanteuses, danseuses, femmes de théâtre, une Italienne, belle et spirituelle, sut le captiver plus longtemps et plus fortement que les autres. Il en est souvent question dans les correspondances dont nous avons parlé. « J’ai pour elle, écrit-il, une amitié, une affection véritables, je lui ai toujours donné et lui donnerai toujours des témoignages déconsidération et de respect1. Pour rien au monde, je ne voudrais lui causer la moindre mortifi-
upon himself and the Scottisly Earldom expired. rlhe earldom of March and inferior dignity passed to the Earl of Y estminster, etc., B. Burke.
1. Novembre 1766. — Le 7 décembre 1764, le comte d’Hertford écrit de Paris à Horace Walpole : « Je n’ai jamais entendu dire que milord March ait eu l’intention de se marier. On m’a bien conté qu’il a eu une liaison comme il faut (a genteel passion) ici... Il n’y a aucun danger qu’il s’attache d’une manière compromettante à cette dame, car elle est femme mariée. »
cation, car en vérité je l’aime beaucoup1, » c’est ce que le comte de Hertford appelait, a genteel passion, une liaison de bon goût2. Il ajoutait: « il n’y a aucun danger que lord Mardi s’attache d’une manière compromettante à cette dame, car elle est femme mariée.» Ce passage s’accorde donc en tous points avec le journal de Sartine.
Ges deux sources d’information, d’origines si diverses, se rencontrent encore sur une autre circonstance. « Jeanne Vaubernier, dit le Journal des inspecteurs , était particulièrement liée avec la comtesse La Rena. »
Nous en trouvons la contre-preuve dans la correspondance de milord March avec son ami Selwyn. Il lui écrit le 3 décembre 1766 : J’ai reçu une lettre de la Jondina3, elle me dit qu’elle n’a jamais si bien passé son temps à Paris, qu’à présent, « M. duBarry est un homme charmant et nous donne des bals avec des princesses. »
Yoici donc le nom de du Barry prononcé de l’autre côté du détroit alors qu’il est à peine connu en France, et, chose étrange, il est prononcé à Londres comme à Paris, c’est-à-dire d’une manière favorable, il est vrai que c’est par les femmes et quelles femmes, dira-t-on, des princesses du monde galant! Mais ne sont-elles pas aussi, en pareil cas, les juges les plus sévères? quelquefois même les appréciateurs les plus compétents.
Jeanne Vaubernier n’est pas encore mentionnée.