V. lettre à M. de Malesherbes
ORIGINE DE LA LIAISON
nir d’elle, à la date du 15 juillet 1768, une procuration par laquelle elle conférait à un sieur Gruel, le pouvoir de consentir au mariage projeté, pourvu qu’il fût revêtu de la bénédiction nuptiale, suivant les règles canoniques. Ce Gruel était un marchand de soieries demeurant à Paris, rue du Roule. Il avait l’honneur de fournir mademoiselle Yaubernier, celle-ci lui souscrivait des billets, il y avait échange de gracieusetés et Gruel n’avait rien à refuser à une pareille cliente. Il servit donc de patron au mariage.
Le contrat civil fut dressé par Me Garnier Deschênes, notaire à Paris, le 23 juillet 1768.
Le futur qui, dans la procuration de Toulouse ne portait que les titres modestes auxquels il avait droit de prétendre, devint haut et puissant seigneur, messire Guillaume comte du Barry, capitaine des troupes détachées de la marine... Il se donne comme fils majeur de défunt messire Antoine comte du Barry et de dame Lacaze, sa veuve, comtesse du Barry.
Pareille transformation s’opère dans les qualités de la future, elle s’intitule non plus Bécu, Rançon ni Beauvernier, mais Jeanne Gomard de Vaubergnier, fille mineure. L’acte ajoute qu’elle est née d’un premier mariage entre la dame Anne Bécu, sa mère et Jean-Jacques Gomard de Vaubergnier, intéressé dans les affaires du roi. Ainsi le nom est renversé, au lieu de Beauvernier, qui est bien le nom donné par les contemporains les mieux informés b Ce nom a pris
1. Le Journal de Sartine, Senac de Meilhan. — La Correspondance secrète d'Imbert
Pourennoblir Jeanne, il aurait suffi de la faire descendre d’une ancienne famille de Champagne, les de Bécu, seigneurs de Flaucourt, qui portaient d'argent à trois corbeaux de sable. Mais
une physionomie plus noble, parla particule et par l'interversion des syllabes qui dissimule la notoriété gênante de la première dénomination, le tout est relevé par le nom de Gomard, qui appartenait au père naturel, présumé de Jeanne Bécu.
Quant au fioué, il prend les qualifications les plus sonores, il se fait appeler haut et puissant seigneur, messire Jean, comte du Barry Gérés, gouverneur de Lévignac, frère aîné du seigneur futur époux.
Lévignac, d’où la famille était originaire, comptait, d’après Expilly, neuf feux et quelques bellugues (fractions de feux) ! Telle est la place forte dont Jean du Barry était le gouverneur! !
Cérès ou Gers était le nom d’une terre qui appartenait à un oncle des du Barry. A côté de ces travestissements ridicules, il y a dans le contrat deux dispositions sérieuses et significatives.
Les époux se marient sans communauté, par dérogation expresse à l’article 1er de la coutume de Paris, et demeureront séparés de biens ; il aurait fallu dire, séparés de corps. Telle était la clause sous-entendue ; mais pour masquer la comédie qui se jouait, le contrat portait « que la future épouse seroit chargée de la conduite et de toutes les dépenses du ménage, nourriture, loyers, gages de domestiques, linge de table, entretien d’équipages, nourriture de chevaux, éducation des enfants à naître du mariage à la charge par le futur époux de payer six mille livres de pension annuelle pour la moitié desdites dépenses. »
ces gens-là étaient aussi ignares qu’impudents; ils ne connaissaient pas le nobiliaire de Champagne, ni le d’Hozier. (Mss. de la Bibl. nat.)
ORIGINE DE LA LIAISON
On ne pouvaitpousser plus loin la dérision, l’impudence ! le soin d’enfants qui ne devaient naître que de l’adultère, convenu à l’avance est le necplus ultra de Timmoralité.
Un état annexé à l’acte révèle le goût de Jeanne pour les bijoux et les parures. Il constate qu’elle possédait déjà, à elle, pour 16,000 livres de diamants fins (collier, aigrette, boucles d’oreille, etc., etc.), des dentelles d’Angleterre, des Valenciennes, du point d’Argentan pour 6000 livres, trente robes de soie or et argent, linge, corsets au nombre de 24, etc..., évalués 5000 livres, le tout provenant de ses gains et économies (dit naïvement le contrat), c’est-à-dire de sa vie de femme galante avec les du Barry , de Sainte-Foy, de Fitz-James et autres, ou, et avant tout, des libéralités du roi.
Ce contrat n’était encore qu’un projet, monument de vanité au dehors, de honte au fond, mais qui devait conduire à un acte plus grave et définitif... la célébration du mariage religieux.
Elle eut lieu à l’église de Saint-Laurent de Paris, le 1er septembre (1768), summo marie comme on disait alors ; à cinq heures du matin, répète Hardy, il fait à peine jour en cette saison. On comprend qu’on craignît la lumière et qu’on redoutât la publicité.
Le sacrement ne suivit donc pas immédiatement le contrat et près de six semaines s’écoulèrent entre eux. Pourquoi? Peut-être, tout simplement à cause de la mort de Le Bel qui eut lieu précisément le 17 août 1768 et de la maladie qui a pu précéder sa fin ? Cette conjecture, sans être prouvée, n’a rien d’invraisemblable.
Jean-Jacques Goinard, le père présumé de Jeanne
Bécu, figurait à l’acte comme revêtu de la procuration du beau-père de l’épouse (Rançon) et de sa mère. Seulement il avait pris les prénoms de Jean-Baptiste, qui n'ont jamais été les siens et il s’intitulait, prêtre aumônier du roi, qualité qu’il n’avait pas.
Les énonciationsfabuleuses du contrat civil n’étaient encore que de simples mensonges s tins réalité pratique, mais par la célébration du mariage elles allaient devenir des faux, et ce, de deux manières, par l’acte inscrit sur les registres publics et par les extraits annexés à cet acte.
Jeanne Bécu, on se le rappelle, était née le 19 juillet 1743, elle était fille naturelle et n’avait point été légitimée ni même reconnue par son père resté anonyme. Tel était son état civil qui lui donnait, en 1768, vingt-cinq ans bien comptés.
On voulait : 1° la rajeunir et la faire passer pour' mineure ; 2° lui attribuer la condition d’enfant légitime ; 3° remplacer le nom mal sonnant de Bécu par ceux de Gomard de Vaubernier.
On imagina de fabriquer deux actes entièrement supposés : par le premier on la faisait naître à Vaucouleurs, le 19 août 1746, du mariage d’Anne Bécu dite Quantiny et de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier, ce qui lui donnait vingt-deux ans. Par le second, on faisait mourir Jean-Jacques de Vaubernier, son prétendu père, aussi à Vaucouleurs, le 14 septembre 1749. Par là on était dispensé de justifier de l’absence du père de famille et de rapporter son consentement au mariage de sa fille soi-disant mineure.
Il y avait là deux faux matériels, sans importance dira-t-on, et ne pouvant nuire à personne ; car il importait peu que l’épouse eût vingt-cinq ans au lieu de
ORIGINE DE DA LIAISON
vingt-deux, et qu’elle s’appelât Bécu au lieu de Gomard, et la création d’un père postiche n’avait pas plus de portée que son décès imaginaire.
Sans doute et en bonne justice, il faut reconnaître qu’il n’y avait pas de dol criminel , comme on disait alors, ou d’intention coupable, comme nous dirions aujourd’hui. Ce qui n’aurait pas empêché qu’à cette époque on se fut exposé à être pendu pour se permettre de pareilles falsifications en écriture publique et en matière royale.
Mais pour donner créance à la farce qui se jouait, on avait été plus loin. On ne s’était pas borné à rapporter le texte clés actes prétendus, on avait encore simulé les signatures du curé qui aurait célébré le mariage du prétendu Gomard, de celui qui aurait délivré les extraits, des magistrats qui auraient certifié ces signatures1 2, puis les falsificateurs maladroits s’étaient pris au piège de leurs propres artifices ; ils avaient fait assister Fabien Bécu, au décès de son soi-disant gendre en 1749, et Fabien Bécu était mort dès 1745 ! Ils avaient fait certifier l’écriture du curé de Vaucouleurs, L. P. Dubois, par M. d’Arbamon président, prévôt du siège de cette ville, et à cette époque ce magistrat n’était plus en fonctions ; il était remplacé par un M. de Joui. Enfin les signatures n’étaient évidemment pas de la main de l’abbé Dubois, curé de Vaucouleurs, dont l’écriture avait été mal imitée. Il y avait donc tout à la fois, faux par supposition de personnes, par fabrication de pièces authen-