PRÉFACE. VU
d'autre moyen de se mettre en sûreté que de se réfugier à 1 Etranger. C'était en 1 728.
L'abbé Prévost avait écrit dans son cloître les deux premiers volupes des Mémoires d'un homme de qualité. Retiré en Hollande, il demanda ses moyens d'existence à sa plume facile. Il y passa plusieurs années, puis il se rendit en Angleterre, en compagnie d'une protestante qui l'aimait. 11 était à Lqndres en 17^3. En 17.34, il obtint, grâce à l'appui du Prince de Conti et du Cardinal de Bissy, la permission de rentrer en France et d'y porter l'habit ecclésiastique séculier. Le Prince lui accorda le titre d'aumônier de sa maison. L'abbé Prévost put dès lofs vivre tranquille et à Tabri du besoin. Bien des années plus tard, le 2 3 novembre 1763, il se rendait à pied à Saint-Firmin, où il avait acheté une petite maison, lorsqu'il fut frappé d'apoplexie dans la forêt de Chantilly. Son corps fut trouvé par des paysans. Ca justice fut appelée. Un barbier se mit en devoir de procéder à l'autopsie. Au premier coup de l'instrument tranchant, le malheureux abbé jeta un cri, son dernier cri : le barbier l'avait tué !
Telle fut la fin tragique de cette vie aventureuse.
Pendant les trente-cinq an^ qui suivirent sa sortie du cloître, l'abbé Prévost ne cessa de travailler. Il écrivit de nombreux romans qui eurent beaucoup de succès. 11 fut journaliste, traducteur, historien, compilateur, et toutes ses publications furent favorablement accueillies.
Sur près de deux cents volumes qui composent son bagage littéraire, un seul a surnagé. Mais celui-là brayera le temps. C'est un chef-d'œuvre. C'est VHistoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut,
Deux adolescents, beaux, tendres, spirituels, se
rencontrent : ils sont pris soudainement l'un pour
l'autre d'une passion irrésistible. Le Chevalier des
Grieux pouvait vivre riche, heureux, aimé des
. siens, estimé des honnêtes gens : il renonce à tout
' cela. Ni les reproches d'un père vénéré, ni les châ-
, timents, ni les cris de sa conscience, ni rinfidéhté
de sa maîtresse, ni la mort même de son idole, ne
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peuvent le gucrir. Jl aime Manon, même au-delà au tombeau.
Et Manon! quelle étrange fille! comme dit ce pauvre J)cs Gricux. Elle n'egt pas gênée par le sentiment de l'honneur, elle! C'est naïvement, innocemment, qu'elle commet des infamies, et les reproches de son amant outragé l'étonnent au dernier point. Pourquoi lui en voudrait -il? Elle l'aime tant! Un romancier vulgaire n'eût. pïis manqué de chercher à rendre son héroïne plus sympathique. Mais que devenait alors la logique des jjassions ? Prévost savait que l'Amour est aveugle, et il le voulait montrer tel.
Cette histoire d'amour est conduite avec une habile simplicité. Le style en est naturel, élégant et précis. La passion y est peinte avec ampleur, analysée avec un som extrême. Lorsque Des Grieux voit ça maîtresse sur l'infâme charrette, dans l'état le plus misérable, enchaînée par le milieu du corps, il saisit d'un coup d'oeil jusqu'aux moindres circonstances de sa triste situation, et il est consterné. Il n'essayera pas de peindre sa douleur. Mais un détail le révolte : la reine de son cœur, cette créature accomplie, digne de tous les soins et de, tous les égards, voyez : « Ses mains délicates étaient exposées à l'injure de l'air ! »
La première édition de Manon Lescaut parut en 173 1, comme septième volume ou Suite des Mémoires -d'un homme de qualité. J'ai suivi celle de 1766, la dernière que l'auteur ait pu revoir.
Ce livre ne manque pas d'intérêt pour l'étude des mœurs du temps. En outre, on y trouve quelques expressions qui ne sont pas usitées aujourd'hui dans la même acception. J'ai cru devoir join re au texte quelques notes, au'on peut voir à la fin du volume, classées dans 1 ordre alphabétique.