‹ Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier des GrieuxChapitre 6 sur 7 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

iViA présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui pouvait rester de chagrin à Manon. « Oublions nos terreurs passées^ ma chère âme, lui dis-je en arrivant, et recpmmençQU&^-^-wiji^eJ^îliJs heureu x que jamais. 4 près tout, l'Amour v/ esUiiuton maître . la Fortuné *ne saurait nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs, » Notre souper fut une vraie scène de joie.

J'étais plus fier et plus content avec Manon et mes cent pistoles que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors entassés • il faut comptei ses richesses par^ les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs ; j je n'en avais pas un seul à remplir. L'avenir même me causait peu d'embarras.

J'étais 'presque sûr que mon père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre

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'honorablement à Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon 'que le fonds de mes richesses n'était que de cent pi$toIes.

C'était assez pour attendre tranquillement une meilleure fortune, gui semblait ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du jeu.

Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma situation ; et la force de l'honneur, autant qu'un reste de ménagement pour la police, me faisant remettre de jour en jour à renouer avec les associés de l'hôtel de T..,, je me réduisis à jouer^ans quelques assemblées moins décriées, où la faveur du sort m'épargna l'humiliation d'avoir recours à rindustrie. J'allais passer à la ville une partie de l'après-midi , et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent de M. de T..., dont l'amitié croissait de jouren jour pour nous. Manon trouva des ressources contre l'ennui . iLiie se lia dans îe voisinage avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes, fournissait aux frais de la * voiture. Elles allaient prendre l'air au bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus belle, plus contente et plus passionnée que jamais.

n s'éleva néanmoins quelques nuages

qui sembfèreht men^f l'édifice de mon bonheur. Mais ils Tflent nettement dissi-

1>és, .et l'humeur folâCrfe de Manon rendit e dénoûment si comique, que je trouve encore de la douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments de son esprit.

Le seul valet qui composait mon dômes- * tique me prit un jour à l'écart pour me dire, avec beaucoup d'embarras , qu'il avait un secret d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement.

Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger semblait avoir

Rris beaucoup d'amour pour mademoiselle lanon. Le trouble de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. « En a-t-eile pour lui ? » interrompis-je plus brusquement (jue la prudence ne permettait pour m'éclaircir. Ma vivacité Tefifraya.

Il me répondit d'un air inquiet que sa pénétration n'avait pas été si loin; hiais qu'ayant observé depuis plusieurs jours que cet étranger venait assidûment au bois de Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de rencontrer Madenioiselle, il lui était venu à l'esprit de faire . quelque liaison avec ses gens pour apprenare le nom d^ leur maître ; qu'ils le traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de quelque aventure galante; qm'il n'avait pu se procurer d'autres lumières, ajouta-t-il en

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tremblant, parce que le prince, étant alors sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait demandé son nom. Après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre service, il Pavait félicité d'appartenir à la plus charmante personne du monde.

J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le rassurai, non-seijlement par des éloges, mais par une honnête récompense, et, sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai d'un ton plus tranquille de veiller sur toutes les (démarches de l'étranger.

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques réflexions, je revins de mes alarmés jusqu'à regretter d'avoir donné cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être aimée;

Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et quelle vie allais-je mener, si j'étais capable d'ouvrir si facilement l'entrée de mon cœur à la jalousie ?

Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma fortune en jouant plus

MANON LESCAUT. iSy

gros jeu, pour me mettre en état de quitter Chaillot au premier sujet d'inquiétude.

Le soir, je a'appris rien de nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et, prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur mille détails.

Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par des promesses considérables, et, tirant une lettre qu'il tenait prête, il lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa maîtresse.

Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus orageux.

J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon, pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et ^

que l'étranger, qui la suivait à peu de A distance, s' étant approché d'e lle au sig ne \

LJtfait^^s lW-kïravait remis" une lettre , gu'il avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaîté extraordinaire" pendant le reste du jour ; et, depuis qu'elle était rentrée au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée.

Je frémis sans doute à chaque mot. a Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes yeux ne t'aient pas trompé ?» Il prit le ciel à témoin de sa bonne foi.

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Je ne sais à quoi les tourments de mon cœur m'auraient porté, si Manon, qui m'avait entendu rentrer, ne fût venue audevant de moi avec un air d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma réponse pour m'accabler de caresses ; et, lorsqu'elle se vit seule avec moi, elle me fit des reproches fort vifs de l^habitude que je prenais de revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle me dit que depuis trois semaines je n'avais pas passé une journée entière avec elle ; qu elle ne pouvait soutenir de si longues absences; qu'^elle me demandait du moins un jour par intervalles, et que dès le lendemain elle voulait me voir près d'elle du matin au soir.

a J'y serai, n'en doutez pas, » lui répondis- je d'un ton assez brusquç. Elle marqua peu d'attention pour mon chagrin , et , dans le mouvement de sa joie, qui me parqt ep effet d'une vivacité singulière, elle me fit milie peintures plaisantes delà manière dont elle avait passé le jour, a Etrange fille I me disais-je à moi-même; que dois-jé attendrede ce prélude ?» L'aventure de notre première s^aration me revint à l'esprit, y Cependant 'je croyais voir dans le fond de / sa joie et de ses caresses un air de vérité qui s'accordait avec les apparences.

Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse dont je ne pus me défendre pendant notre souper sur une perte que je nie plaignisd'avoir faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de

ne pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue a'elle-même. C'était gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes sortes de craintes pour le lendemain ; et si je ne remarquais rien qui m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de transporter,' le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement me fit passer une nuit plus tranquille; mais il ne m'était pas la douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.

A mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé, et qu'elle voulait même que mes cheveux fussent accommodés de ses propres mains. Je les avais fort beaux.

C'était un amusement qu'elle s^était donné plusieurs fois. Mais elfe y apporta plus de soins que je ne lui en avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait tourner souvent le visage vers elle, et, s'appuyant des deux mains sur mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide ; ensuite, exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait reprendre ma situation pour continuer son ouvrage.

Ce badinage nousoccupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris

m'avait paru si naturel, et sa gaîté sentait si peu l'artifice, que, ne pouvant concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon cœur et de me décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais à cèaque instant que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais d'avance un délicieux triomphe.

Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint l'avertir que le

prince de demandait à la voir. Ce nom

m'échauffa jusqu'au transport. <c Quoi donc I m'écriai-je en la repoussant. Qui ?

Quel prince ? » Elle ne répondit point à mes questions, a Faites-le monter», dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi : a Cher amant T toi que j'adore, repritelle d'un ton enchanteur, je té demande un moment de complaisance, un moment, un seul moment; je t'en aimerai mille fois plus; je t'en saurai gré toute ma vie, »

L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris. Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre , elle empoigna d'une main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules ; elle prit de l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me traîner dans cet état' jusqu'à la porte du cabinet, et, Pou-

vrant du genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis, mais d'assez mauvaise mine.

Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche. Elle lui présenta 2on miroir. « Voyez, Monsieur, lui ditelle^ regardez- vous bien et rendez-moi^ .

justic*. vous me demandez de l'amour. / Voici rhomme que j'aime, et que j'ai juré /' d'aimer toute ma vie. Faites la comparai- î son vous-même. Si vous croyez pouvoir lui disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel fondement : car je vous déclare \ qu'aux yeux de votre servante très humble, \ tous les princes d'Italie ne valent pas un des cheveux que je tiens. »

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je faisais des efforts inutiles pour me dégager, et, prenant pitié d'un homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un peu grossière,metit perdre cette disposition. « Mademoiselle, Mademoiselle, lui dit-il Hvec un sourire forcé, j'ouvre en effet les yreux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais figuré. »

Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant d'une voix plus basse

mm-

que les femmes de France ne valaient pas mieux que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui faire prendre une meilleure idée du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil et fit retentir la chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus touché jusqu'au fond du cœur d'un sacrifice que je ne pouvais attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie tne parut excessive. Je lui en fis des reprocnes. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir obsédée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en faire une dédaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, aiî-delâ des monts, une brillante fortune et des adorations éternelles ; qu'elle était revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure; mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert' au prince italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan, sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot des lumières qui m'étaient venues par une autre voie , et l'ivresse de l'amour triomphant me fit tout approuver.

J'ai remarqué, dans toute ma vie, que \ le Ciel a toujours choisi , pour me frapper / de ses plus rudes châtiments, le temps- où f ma fortume me semblait le mieux établie. \ Je îne croyais si heureux avec Pamitié de ^ M. de T... et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que j'eusse à craindre quelque nouveau malheur. Cependant il s'en préparait un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état oîi vous m'avez vu à Passy, et, par degrés, à des extrémités si déplorables, que vous aurez peine â croire mon récit fidèle.

Un jour que nous avions M. de T... à souper, nous entendîmes le bruit d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité nous fit désirer de savoir ui pouvait arriver à cette heure. On nous jt que c'était le jeune G... M..., c'est-àdîre le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait* mis à Saint- Lazare et Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage.

k C'est le Ciel qui me l'amène , dis-je à \ M, de T..., pour le punir de la lâcheté de son père, 11 ne m'écnappera pas que nous ' n'ayons mesuré nos épees. » M. de T..., qui le connaissait, et qui était même de ses meilleurs amis , s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura que c'était un jeune homme trèsàimable, et si peu capable d'avoir eu part à l'action de son père, que je ne le verrais pas moi-même un moment sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne.

Après avoir ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât lui .proposer de venir prendre place avec nous iet de s'accommoder du reste de notre souper, ill prévint l'objection dû péril où c'était 'exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis difficulté de rien, après de telles assurances.

M. de T... ne nous l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions. Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il m'embrassa; nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous appartenait, et il mangea d'un appétit qui nt honneur à notre souper.

Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa les yeux pour nous parler de l'excès oii son père s'était porté contre nous. Il nous fit les excuses les plus soumises, a Je les abrège, nous dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte. » Si elles étaient sincères tiès le commencement, elles le devinrent bien plus dans la suite; car il n'eut pas passé une demi -heure dans cet entretien, que je m'aperçus de l'impression que les cnarmes de Manon fai-j saient sur lui. Ses regards et ses manières^ s'attendrirent par degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours; mais, sans être aidé de la jalousie, j'avais

trop d'expérience en amour pour ne pas discerner ce qui venait de cette source.

Il nous tint compagnie pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de venir nous renouveler quelquefois TofFre de ses services. Il partit le matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.

Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante créature était si absolument maîtresse de mon âme, que je n'avais pas un seul petit sentiment qui ne fût de Testime et de l'amour. Loin de lui faire un crime d'avoir plu au jeune G...

M..., j'étais ravi de l'effet de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille (jue tout le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés pendant quelques jours du soin de -faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous voir avant la fin de la semaine : nous le consultâmes là-dessus. Il vit bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes d'y aller le même soir avec lui

Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car, m'ayant tiré aussitôt en particulier : «Je suis, me dit-il, dans le dernier

embarras depuis que je vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une suite. G... M... aime votre maîtresse; il m'en a fait confidence. Je suis son intime ami, et disposé en tout à le servir^ mais je ne suis pas moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes, et je les ai condamnées. J'aurais gardé son secret, s'il n'avait dessein d'eipployer po^^ plaire que les voies communes; jnais il est bien informé de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance et les plaisirs, et, comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a déclaré qu il veut la tenter d'abord par un très-gros présent, et par l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais peiit-étre eu beaucoup plus de violence à me fqiire pour le trahir; mais la justice s'est jointe en votre faveur à Tâmitié, d'autant plus qu'ayant été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé. »

Je remerciai M de T... d'un service de cette importance, et je lui avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait supporter le nom de la pauvreté, a Cependant, lui dis-je, alors qu'il n'est question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de m*abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de rien, et je compte que ma fortune

va croître de jour en jour. Je ne crains qu'une chose, ajoutai-je ; c'est que G... M... ne se serve de la connaissance qu'il a de notre denieure pour nous rendre quelque mauvais office. »

M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce côté-là 3 que G...

M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne l'était point d'une bassesse; que, s'il avait la lâcneté d'en commettre une, il serait le premier, lui qui parlait, à l'en punir, et à réparer par là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion, a Je vous suis obligé de ce sentiment, repris-je; mais le mal serait fait^ et le remède fort incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir^ en quittant Chaillot pour prendre une autre demeure. — Oui, reprit M. de T...; mais vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait; car. G... M... doit être ici à midi; il me le dit hier, et c'est ce qui m'a porté à venir si matin pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout moment. »

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un œil plus sérieux. Comme il me senablait impossible d'éviter la visite de G... M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moimême sur le dessein de ce nouveau rival.

Je m'imaginai que, me sachant instruit des propositions qu'iflui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée

à M. de T..., qui me répondît que cela était extrêmement délicat, a Je l'avoue, lui dis-je ; mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle m'*aime aussi ; et, danc la situation où sont mes affaires, je ne saurais croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital. » En un mot, je persistai dans mon dessein, et, m'étant retiré à l'écart avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais d'apprendre.

Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait l'envie de les renouveler. « Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par une brusquerie : il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne, ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou incommode. »

Elle reprit, après avoir un peu rêvé : a II me vient un dessein admirable, et je suis totriie glorieuse de l'invention. G... M...

est lé fils de notre plus cruel ennemi ; il I faut nous venger du père, non pas sur le / fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter, accepter ses présents, et me moquer de \ lui.

— Le projet est joli, lui dis-je ; mais tu ne songes pas, ma pauvre enfant, que c'est le

chemin qui nous a conduits droit à l'Hô pital. h J'eus beau lui représenter le péril de cette entreprise; elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections. Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si facilement. La résol ution fut pris e de faire' une dupe de G^J]3L. . , eF, par. un tour bizarre de mon sort, il arriva QU€ je devins la sienne.

Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des compliments fort recherchés sur la liberté qu^il prenait de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques affaires pour se 4ispenseVde venir dans la même voiture.

Quoiqu'il n'y eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur, nous nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M... trouva aisément l'occasion .de déclarer ses sentiments à Manon ..Je ne dus pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques minutes.

Je m'aperçus, à mon retour, qu'on ne l'avait pas désespéré par un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde. J'affectai de le paraître aussi; il riait intérieurement de ma simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout laprèsmidi, nous fûmes l'un pour l'autre une

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scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment d'entretiert

f)articulier avec Màriori, de sorte qu'il eut ieu de s'applaudir de ma complaisance int gue de la bonne chère.

Aussitôt du'il fut monté en tâl-tosse avec M. de T.. ., Manon accourut à mol les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire.

Elle me répéta ses discours et ses propositions sans y changer tm mot. Ils se réduisaient à ceci : il Tadorait^ il voulait partager avec elle guatadtè mille livres dé rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son cœur et de sa forttitie ; et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un hôtel fheùbléj une femme de chambre, trois laquais èl un cuisinier.

« Voilà tm fils, dis-je à Mândfl, bîèii autrement généreux que son père. t*arldris de bonne foi, ajoutai-je, cette offre ne vous tente- t-ellé pomt?— Moi? répondit-èllè en ajustant à sa pensée ces deux vers de Racine :

Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?

Moi! je JDourraîs souffrir un visage odieux.

Qui rappelle toujours THôpital à mes yeux?

— Non, repris-jc, en continuant Id parodie,

[aurais peînè à penser que l'Hôpital, Mâdànnic, 1 [^'ût un trait dont l'amour l'eût gravé da^iis votre âme. '

tf Mais c'en est un bien séduisant qu'un \

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hôtel tneiiblé, avec un carrosse et trois laquais, et l'amour en à peu d'aussi forts. »

Elle me protesta que son cœur était à. \ moi poui* toiijouts, et qu'il ne recevrait / (jamais d'autres traits <^Ue les miens. « Les promesses qu'il m'a faites, me dit-elle, sont uri aiguillon de vengeance plutôt qu'un trait d amour. ]& Je lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le carfosse . Elle me répoft dit qu'elle n'en voulait -^ ^ gU!àJs»yrgf^nt.

La difficulté était d'obtenir l'un sans l'au tre. Nous résolûmes d'attendre l'entière .explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il avait promis de lui écrire.

Elle la reçut en effet le lendemain par un laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui parler saflS témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint m'apporter aussitôt sa lettre.

Nous l'ouvrîmes ensemble.

Outre les lieul communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon rival. Il ne bornait point sa dépense.

Il s'engageait à lui compter dix mille francs en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin. Il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait le nom de la rue et de l'hôtel où il lui promettait de l'attendre l'après-midi du second jour, si elle pouvait se dérober de mes mains. C'était 1 unique

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point sur lequel il la conjurait de le tirer d'inquiétude : il paraissait sûr de tout le reste; mais il ajoutait que, si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen de rendre sa fuite aisée.

G... M... était plus fin que sort père. II voulait tenir sa proie avant que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite j[ue Manon avait à tenir. Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entrepris© de la tête, et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut capable d'ébranler sa résolution.

Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et qu'il pouvait l'attendre avec certitude.

Nous réglâmes ensuite que je partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque village de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi notre petit équipage; que le lendemain après midi , qui était le temps de son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la conduire à la comédie, prendrait avec elle tout ce qu'elle pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet, qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait délivrée de l'hôpital, et qui nous était infiniment attaché.

Je devais me trouver avec un fiacre à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arts, et l'y

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laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la porte de la comédie.

Manon me promettait d'inventer des pré- .textes pour sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me rejoindre. L'exécution, du reste, était facile.

Nous aurions regagné mon fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.

Ce dessin , tout extravagant qu'il était , nous parut assez bien arrangé.. Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à , s'imaginer que, quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais pu nous mettre à couvert des suites.

Cependant nous nous exposâmes avec la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel : c'est ainsi que se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur.

Je lui dis en l 'embrassant : «Manon, 'ne me trompez-vous point? me serez-vous fidèle ? » Elle se plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses serments.

Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après elle. J'allai me morfondre le reste de l'après-midi dans le café de Feré, au pont Saint-Michel. J'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis alors pour prendre un fiacre, que je po^i, suivant notre projet, à l'entrée de la rue Saint- André-des-Arts; ensuite je gagnai à pied la porte de la comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui devait être à

l54 iiAUàf^ LESCAUT.

m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu dans une fdule de lac^uais, et l'œil ouvert sur tous les passants. Enfiti, sept heures étant sonnées sans que j'eusse rien aperçu qui eût rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre^ pour aller voit si ]e découvrirais Manon et G... M... dâris les loges. Us n'y étaient ni l'un ni raUtl-e. Je retournai à la porte, otx je passai encore un quart d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu paraître, je rejoignis mon fiacre, sans poUvoif m'arréter à là moindre résolution. Le cocher, m'ayant aperçu , vint quelques pas au-dèvant de moi , pour me dire d'un air mystérieux qu'une jolie demoiselle m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais revenir, elle avait dit qu elle ne s'ittlpafienterait point à m'attendre.

Je me figurai aussitôt que c'était Manon.

J'approchai; mais je vis un joli petit visage qui n'était pas le sien : c'était une étrangère, qui me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était moîi nom. a J'ai une lettre à vous rendre, repritelle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom.» Je la priai de me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part.

«De qui vient cette lettre?» lui dis-je

en montant. Elle me remit à la lecture, è reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marcjuait :

G... M... l'avait reçue avec tiiie politesse et une magnificence au delà de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents. 11 lui faisait en visager u n sort de reine.^ JEUfiL. aBlas«4ffail' ileaiimollli^ qu^fellé-^ie Jii*pùjAiait pais d^ns cet^e nniivêlle Splendeur j mais que^ n'ayant pu faire consentir G... M... à k menét ce soir â la comédie, elle remettait â un autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris;, qui serait la porteuse

1 de son billet, ^/g-rt^: votre fidèle amante,

V Ma non Lescaut.

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans cette lettre, que, demettrànt suspendu quelque temps ' entre la colère et là douleur, j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon ingrate et parjure maîtresse.. le jetai les yeux sur k fille qui était devant mol. Elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tôUr; taais je ri'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint de la .composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes queja nature avait prodigués à la perfide Manon» a Noti, non, lui ais-je en cessant de la regarder, l'ingrate qui vous

l56 MANON LESCAUT.

envoie savait fort bien qu'elle vous faisait

Jaire une démarche inutile. Retournez à

elle, et dites-lui de ma part qu'elle jouisse

de. son crime, et qu'elle en jouisse, s'il se

jDeut, sans remords; je Taban^nae sans

^retour, et |ê,.xeaûiic^--^«--giênae temps à

! toutes^Terlemmes^ quLjQfi saacâîSÎJJ^ ^^^^

j ^)aussr*âîmat>Iés qu'elle, et quEIifinr^ans

' do^ute aussi.-lâche5 et d'aussi mauvaise

\ foi.» "*'

Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer, Fans prétendre davantage à Manon; et la jalousie mortelle qui me déchirait le cœur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je me crus d'autant plus proche de ma guérison, que je ne sentais nul de c^s mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.

Hélas ! j'étais la dupe de l'Amour, autant que je croyais l'être de G... M... et de Manon.

Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre l'escalier, me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de G... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à cette question ; et, par un changenient incroyable à ceux qui n'ont jamais senti de passions violentes, je me trouvai tout d^un coup, de la tranquillité oti je croyais être, dans un transport terrible de fureur. «Va, lui dis- je, rapporte au traître G... M. et à sa perfide maîtresse le désespoir oîi ta maudite lettre m'a jeté; mais apprends-leur qu'ils n'en riront pas long-temps, et que je les poi-

MANON LESCAUT. ïSj

gnarderai tous deux de ma propre main. 5> Je me jetai sur une chaise; mon chapeau tomba d'un côté, et ma canne de Fautre.

Deux ruisseaux de larmes a mère s commencèrent à couler de mes veuiL, L^acc^s ~de

f3"ge4Uirje vcualydti iiéntîr se changea dans une profonde douleur; je ne fis que pleurer, en poussant des gémissements et des soupirs, a Approche! mon enfant, approche!

m'écriai-je en parlant à la jeune fille, puisqûec'esttoi qu on envoie pour me consoler.

Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même^ après avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et incertains; YJ^^î Çessuyer TT1t;n Inrmflfij rirn'î rendre la paix à mon cœur; viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une autre que de mon infidèle. Tu es jolie; je pourrai peut-être t'aimera mon tour. » Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha néanmoins pour me faire quelques caresses; mais je l'écartai aussitôt en la repoussant de mes mains. « j^ti^^vè^-tu de moi, luLdis-je? Ah! tn-e^-une femme; tu e^rêTun sexe que je déteste, et- que je ne puis plus souffrir! Ladoyceur de ton visage me menace encore de quelque trahison < Va-t'en, et laisse-moi seul ici. » Elle me

fit une révérence sans oser rien me dire, ef elle se tourna pour sortir. Je lui criai cje s'arrêter, a Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, et à quel dessein tu as été envoyée ici ? Commeni as-tu découvert mon nom et le lieu ojrtu pouvais me trouver ? » ^

Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle Tavait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu ils l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait apportée, après lui avoir appris qu'elle nje trouverait dans un carrosse, au bout de la rue Saint- André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien ditdeplus. Elle me répondit en rougissant qu'ils lui avaient fait espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. «On t'a trompée, lui dis-je, ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une fppnmp^ il tf fautjTnJmnmf ; miïiiTren" faut un q u i sn i Lrîf HF e g faBc yeiix, et ce n'^t pas ici qua-ttrpcTnc te trouYcrTiletourne, retourne à M. de G... M...; il a tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des ôtels meublés et des équipages à donner.

PoAUUEoi, qui n'ai que de l'amour et d e

temmes mépri«^èpt

TTF jouet d e ma s im-

J'ajoutai mille choses, ou tristes, ou violentes, suivant que les passions qui

MANON LESCAUT. tSg

m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus. Cependant, à force de me tourmenter, mes transports diminuèrent ^ssez pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière inrortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je ne trouvai pas qu'il y eût plus i désespérer que dans les premières. Je connaissais Manon : pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû prévoir?

Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède ? Il était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins^ si je ne voulais avoir 4 mç reprocher d'avoir contribué par ma négligence à mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui pouyaient m'ouvrir un cheipin à Tespérance. . ,

Entreprendre de l'arracher avec vio-^ lence des mains de G... M..., c'était un parti désespéré qui n'était propre qu'à me perdre, et qui rravait pas la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que, si j'eusse pu me procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement quelgue chose sur son cœur; j'en connaissais si bien tous les endroits sensibles! j'étais si sûr d'être aimé d'elle!

Cette bizarrerie même de m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour mes peines.

Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir. Parmi quantité de voies

que j'examinai l'une après l'autre, je n)'arrêlai à celle-ci : M. de T... avait com-, mencé à me rendre service avec trop d'af- ' fection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me serait aisé dans l'absence de G... M...

Cette i^solution m'ayarit rendu plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore avec moi, et, pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y trouver; j'avais eu là-dessus de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et du service que je venais demander.

Il fut si étonné d'apprendre que G...

M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant que j'avais eu part moi-même à mon mal* heur, il m'offrit généreusement de rassembler tous ses amis pour employer leurs bras et leurs épées à la délivrance de ma maîtresse.

Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait être pernicieux à Manon et à moi..

MANON l^lLSCAV^yl^^^jl^i^i^

« Réservons notre sang, lui dis-je, pour l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins de sucçèft. »

Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je demanderais de lui; et, lui ayant répété qu'il ne s'agissait que défaire avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une heure ou deux, il partit aussitôt avec jmoi pour me satisfaire.

Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple, daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt, pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai. <c J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G... M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante pour laquelle vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent; que vous venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre parole avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein. »

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans un cabaret, 011 il écrivit promptement sa lettre J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon ; je vis arriver le porteur du

>IANON' LESCAUT* %\

l62 MANON LESCAUT.

message, et G... M... sortir à pied un moment après, suivi d'un lacjuais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue, je m'avançai à la porte de mon infidèle, et, malgré toute ma colère, je frappai avec le respect qu'on a pour un temple.

Heureusement ce fut Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire; quoique je n'eusse rien à .craindre des autres domestiques, je lui demandai tout bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon sans que je fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé, en ^ montant 'doucement par le grand escalier, a Allons donc promptement, lui dis-je, et ' tâche d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. » Je pénétrai sans obstable jusqu'à l'appartement.

Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de pa- , raître timide en m'apercevant , elle ne

'^^^ j ^ donna que ces marques légères de surprise ' .^ V"^ dont on n'est pas le maître à la vue d'une ^ ^ ^, personne qu'on croit éloignée. <c Ah 1 c'çst

\ / vous, mon amour, medit-elle env^aapt

lïï^embfas'seT'SV'eL sa'tenHrës se ôi'Sîna ire . Bon Dieul "qtre ^vmiff êfes Hardi ! c!| urvou s , aurait attendu TTOTOurd'hui iJa nrrg lieu j^ » / Je me dégageai de ses bras, et^ lOin derépondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis deux ou trois pas en arriq^e pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle était, et

MANON LESCAUT. l63

elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur.

J'étais, dans le fond, si charmé de la revoir, qu*avec tant de justes sujets de colère j'avais à peine la force d^ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait; je le rappelais vivement à ma mémoire pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet de sa crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle, a Ah !

Manon, lui dis-je d'un ton tendre, infidèle et parjure Manon ! par oîi commencerai-je à me plaindre? Je vous vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j 'ai le cœur percé d e la douleujije votre tranison^Ce

sont U des

?9ups qu'on ne porte point à un amant quand on n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois^ Manon; j e les ai bien comptées ; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de considérer à l'heure même çiuel parti vous voulez prendre, car mon triste cœur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens qu'il succombe et qu'il est jprêt à se fendre de douleur. Je n'en puis plus, ajoutai-je en m'asseyant^ur une chaise; j'ai à peine la force de parler et de me soutenir, »

rN

TA

Elle ne me répondit point; mais, lorsque je fus assis, elle se laissa tomber à genoux, et elle appuya sa tête sur les miens, en ca-

•^ chant son visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de ses larmes. Dieux I de quels mouvements n'étais-je point agité!..., «Ah! Manon,

' Manon, repris-je avec un soupir, il est

bien tard de me donner des larmes, lorsque

• vous avez causé ma mort. Vous affectez

une tristesse que vous ne sauriez sentit.

Xe pl^s^ran^ de vos manv ^st «san<; ^ni|fp

mi'pr^ nrr^ qwi a tôujnii i s été importune ^ à'^o^f Tni^irfi Ouvrez les yeux, vc)yez qtrr^ .^ / je suis; on ne "verse pas de pleurs si ^ ~- tendres pour un malheureux qu'on a trahi et qu'on abandonne cruellement. »

'^ Elle baisait mes mains sans changer de osture. « Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante milletbis volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourrd'hui ? Juste Ciell ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est donc le parjure qui est récompensé ! Le désespoir et l'abandon sont pour la constance et la fidélité. »

Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en laissai échapper malgré moi oiiplgne?;. Larmes . Manon s'en aperçut au changement de "ma voix. Elle rompit enfin le silence. « Il faut bien que je sois coupable^ mç ditjelle tristement,

puisque j'ai pu vous causer tant de douleur . v^ et d'émotion: mai s que l e Ciel me pu nisse \ ' si ) ai cru 1 être, ou si yai eu la pe nsée del^ a ^ d^V ctriFl » Y

iC discours me parut si dépourvu de a sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de colère.

« Horrible dissimulation ! m'écriai- je . Je vois mieux que jamais que t u n'es qu'une

le ^O^^^is ÎO" "^'*f^rahlfî ^^ ^r^ctère. Adiêti , lâche créature, continuai- je en me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le moindre commerce avec toi.

Que le Ciel me punisse moi-même si je \ t t'honore jamais du moindre regard ! De- ^^ meure avec ton nouvel amant, aime-le, v

déteste-moi, renonce à l'honneur, au bon sens; je m'en ris, tout m'est égal. »

Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de la chaise C

d'où je m'étais levé, elle me regardait en \

tremblant et sans oser respirer. Je fis en- r y core quelques pas vers la porte en tournant \ ^^ la tête, et tenant les yeux fixés sur ell^. ^^

Mais il aurait fallu que j'eusse perdu tout^ sentiment d'humanité pour m'endurcir/ ^ contre tant de charmes. —

J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare, que, passant tout d'un coup à l'extré-' mité opposée, je retournai vers el l&^ ou plutôt je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui donnai mille tendres baisers; jej^ii demjsuidai pardon de mon emportement; jê confessai que j'étais

l66 MANON LESCAUT.

un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur d'être aimé d'une fille comme \ elle.

^ Je la fis asseoir, et, m'étant mis à genoux

\ à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui l j demandai en grâce de prononcer qu'elle ^ mÉLDardonnait. Elle laissa tomber ses bras

mfL pardonnai ^ ' sur mon cou, en disant que c'était elle- ' ^ même qui avait besoin de ma bonté pour *^ me faire oublier les chagrins qu'elle me •"i ' . causait, et qu'elle commençait à craindre avec raison que je ne goûtasse point ce

. ' qu'elle avait à me dire pour se justifier.

« Moi! interrompis-je aussitôt; ah î je ne vous demande point de justification. J'ap-

/ prouve tout ce que vous avez fait. Ce n'est

point à moi d'exiger des raisons de votre conduite. Trop content, trop heureux si ma chère Manon ne m*ôte point 1^ tendresse de son cœur 1 Mais^ continuai- je, ne réfléchissant pas sur l'état de mon sort, toute-puissante Manon ! vous qui faites à votre gré mes joies et mes douleurs ! après vous avoir satisfait par mes humiliations et par les marques de mon repentir, ne me sera-t-il point permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival ? »

Elle fut quelque temps à méditer sa répçnse. a Mon Chevalier, me dit-elle en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble, et à moi une scène bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je l'aurais guérie en m offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai écrite sous les yeux de M. de G...

M ... et la fille que nous vous avons envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu regarder ma lettre comme une raillerie, et cette fille, en vous imaginant qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme une déclaration que je renonçais à vous pour m'attacher à G. .. M.. .

C'est cette pensée qui m'a jetée tout d'un coup dans la consternation; car, quelque innocente que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient point favorables. Cependant, continuât-elle, je veux que vous soyez mon juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait. »

Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait trouvé G... M.... qui l'attendait dans le lieu où nous étions.

Il l'avait reçue effectivement comme la' première princesse du monde. Il lui avait montré tous les appartements, qui étaientV d'un goût et d'une propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux,

\ l68 MANON LESCAUT.

parmi lesquels étaient le collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de / son père. Il l'avait menée de là dans un \# / salon qu'elle n'avait pas encore vu, où elle ^ , avait trouvé une collation exquise. Il l'a-

^/ vait fait servir par les nouveaux domes-

\ <^ / tiques qu'il avait pris pour elle, en leur

\ ♦ ordonnant de la regarder désormais comme

\ leur maîtresse; enfin il lui avait fait voir

:} le carrosse, les chevaux et tout le reste de

V ses présents; après quoi il lui avait proposé

une partie de jeu pour attendre le souper.

a Je vous avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai fait réflexion qiie ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de tant de biens, en me contentant d'eiïiporter les dix mille francs et les bijoux ; que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et que .nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M...

a Au lieu de lui proposer la comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir, en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère fort traitable. Il m'a demandé ce que je peMsais de vous, et si je n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous étiez si aimable, et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que vous aviez du mérite, et qu'il

?JANON LESCAUT. iCj

s^étàit senti porté à désirer votre amitié.

« Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour était déjà si ancienne, qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu; que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur, parce qu'elle yoï^^s déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour quelques affaires; que vous y aviez consenti, et qu'y étant venu vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet lorsque je vous avais quitté.

« Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui ai- je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. 11 m'a interrompue pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui dépendraient de lui, et que si vous vouliez même vous embarquer dans un au tre amou r , il vous procurerait' une jolie maîtresse,

^ . , \ 170 MANON LESCAUr.

V ^^ qu'il avait quittée pour s'attacher à moi.

' ^ ' « J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour prévenir plus parfaitement tous ses

^ soupçons; et, me confirmant de plus en

plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le moyeli de vous en informer, de peur que vous ne fussiez trop alarmé lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette vue que je Lyii ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée d'avoir recoui^^â cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il me laissât libre un moment.

a II a ri de ma proposition. Il a appelé son laquais, et, lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son ancienne maîtresse, il Pa envoyé de côté et d'autre pour la chercher. Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous trouver; mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait d'y aller, vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout de la rue Saint-André; qu'il valait mieux par conséquent vous envoyer là votre nouvelle iamante, ne fûtce que pour vous empêcher de vous y morfondre pendant toute la nuit. Je lui al dit encore qu'il était à propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti; mais j'ai été obligée

d'écrire en sa présence^, et je me suis bien gardée de m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre.

« Voilà, ajouta Manon, de quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille' est venue; je l'ai trouvée jolie, et comme je ne doutais point quejnon absence ne vous causât de la peine^c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût servir à vOuS désennuyer quelques moments, car la fidélité que i£ souhaite de vous est celle du cœur.

Jaurais^re ravie de pouvoir vous eilVuyér Marcel; mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire de ce que j'avais à vous faire savoir. » Elle conclut enfin son récit en m'apprenant l'embarras où G...

M... s'était trouvé en recevant le billet de M. de T... a II a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter, et il m'a assuré que son retour ne tarderait point ; c'est ce qui fait que je ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la surprise à votre arrivée. »

J'écoutai ce discours avec beaucoup de f)atience. J'y trouvais assurément quantité .^ de traits cruels et mortifiants pour moi; | car le dessein de son infidélité était si clair, j qu'elle n'avait pas même eu le soin de ^ me le déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât toute la nuit j:omme une vestale. C'était don£ji vec lui , qu'^IK^îHnptaird^ Ta" passer. Quel aveu pour un amant! Cependant je considérai

que j'étais cause en partie de sa taute, par la connaissance que je lui avais donnée ii d'abord des sentiments que G... M... avait

'.' pour elle, et par la complaisance que j'a-

'^ vais eue d 'entrer aveuglément dans le plan

} téméraire de son aventure. D'ailleurs, par

I un tour naturel de génie qui m'est parti-

j \ culier, je fus touché de l'ingénuité de son

!g récit, et de cette manière benne et ouverte

avec laquelle elle me racontait jusqu'aux circonstances dont j'étais le plus offensé, te Elle pèche sans malice, disais-je eil moimême y elle est légère et imprudente, mais elle est droite et sincère. » Ajoutez que Tamour suffisait seul pour me fermer les yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins :

« Et la nuit, avec qui l'auriez-vous passée? » Cette question, que je lui fis tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si interrompus.

J'eus pitié de sa peine, et,' rompant ce discours, je lui déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à l'heure même, a Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc pas mon projet ?

— Ah ! n'est-ce pas assez, repartis-)e, que j'approuve tout ce que vous avez fait jusqu'à présent? — Quoi! nous n'emporterons pas même les dix mille francs ? répliqua-t-ellé. Il me les a donnés; ils sont à moi. » Je lui conseillai d'abandonner tout et de ne penser qu'à nous éloigner promptement; car, quoiqu'il y eût à peine

MANON LESCAUT. lyS

une demi-heure que j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant elle me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas sortir les mains vides, que je' crus lui devoir accorderquelque chose, après avoir tant obtenu d'elle.

Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et, dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu de mes transports pour me modérer à sa vue.

Marcel finit ma peine en m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte; il était de M. de T... ^^

Il me marquait que. G... M... étant allé •v lui chercher de l'argent à sa maison, il v -^. profitait de son absence pour me commu- Xl niquer une pensée fort plaisante : qu'il lui \ semblait que je ne pouvais me venger plus ^ agréablement de mon rival qu^en man- ^ v géant son souper, et en couchant, cette s^ ^ nuit même, dans le lit qu'il espérait occu- V per avec ma maîtresse ; que cela, lui parais- ' ^ sait assez facile , si je pouvais m'assurer » ^ de trois ou quatre hommes qui eussent ^ assez de résolution pour l'arrêter dans la «^ rue, et de fidélité pour le garder à vue jus- \ qu'au lendemain; que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour.

Je montrai ce billet à Manon, et je lui

appris de quelle ruse je m'étais servi pour m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T... lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise rendant quelques moments; mais, lorsque e lui parlai de la dernière comme d un jadinage, je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait que je trouvasse tout d'un coup des cens propres à arrêter G... M... et à le garder fidèlement; elle me dit qu'il fallait du moins tenter, puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et, pour réponse à mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran, et que je n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli que ce projet. « Vous aurez son cou- . , vert à souper, me répétait-elle; vous cou- I !( cherez dans ses draps, et demain de grand V ^ matin vous enlèverez sa maîtresse et son V. argent. Vous serez bien vengé du père et du fils. » ' Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon cœur^ qui sem- . blaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le dessein de prier deux ou trois gardes du corps avec lesquels Lescaut m'avait mis en liaison de se charger du soin d'arrêter G.... M... Je n'en trouvai qu'un au logis ; mais c'était un homme entreprenant, qui n'eut pas plutôt su de quoi il était question qu'il m'assura du succès ; il me demanda seule-

^ MANON LESCAUT. lyS

ment dix pistoles pour récompenser trois soldats aux gardes qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et, lorsqu'il fut de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter, mais de le garder si étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être asssuré qu'il ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à sa chambre, et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire et à jouer.

Je demeurai avec eux jusqu'au moment oîi je vis paraître G... M..., et je me retirai alors quelques pas au dessous, dans un endroit obscur, pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps l'aborda le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s^l faisait la moindre difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui brûler la cervelle. G.... M...., le voyant soutenu par trois soldats, et craignant sans doute la i/bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je le vis emmener comme un mouton.

Je retournai aussitôt chez Manon; et, pour ôter tout soupçon aux domestiques^

je lui dis en entrant qu'il ne fallait pas attendre M. de G... M... pour souper; qu'il lui était survenu des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié devenir lui en faire des excuses et souper avec elle, ce que je regardais comme une grande "faveur, auprès d'une aussi belle dame. Elle seconda fort adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air grave pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre, et de l'avertir de se trouver le lendemain à la porte avant six heures du matin.

Je feignis de quitter Manon vers minuitmais, étant rentré doucement, par le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M..., comme j'avais rempli sa place à table*

Pendant ce temps-là notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du plaisir, et le glaive était suspende sur nos têtes. Le fil qui le soutenait allait se rompre. «Mais, pour mieux faire entendre toutes les circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.

G... M... était suivi d^un laquais lorsqu'il avait été arrêté par les gardes du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit pour le secourir fut d'aller avertir le vieux G...

M . .. de ce qui venait d'arriver. \/

Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de Talarmer beaucoup. Il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son âge. Il voulut savoir d'aboi d du laquais tout ce que son fils avait fait Taprès-midi:

s'il s'était querellé avec quelqu'un; s'il avait pris part au démêlé d'un autre; s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte. Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger, et qui s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon, et de la dépense qu'il avait faite pour elle, la «lanière dont il avait passé l'après-midi dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie, et le malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au moins dix heures et demie du soir, il ne balança point à se rendre aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des ordres particuliers à toutes les f,escouadesduguet;et,luien ayant demandé une pour se taire accompagner, il courut lui-même vers la rue où son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville oti il espérait de le pouvoir trouver, et, n'ayant pu découvrir ses traces, il se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il pouvait être retourné.

J'allais me mettre au lit lorsqu'il arriva.

La porte de la chambre étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais

MANON LBSCADT. IS

rt f

il entra, stiivi de deux archers, et, s*étant informé inutilement de ce qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour tirer d'elle quelque lumière.

Il monte à l'appartement, toujours accompagné de ses archers. Nous, étions prêts à ious mettre au lit; 'Û ouvre la porte, et il „ ^ ' nous glace le sang par sa vue... « O Dieu f

, A^^ ^ c'est le vieux G... M ..,* dis^je à Manon. — ' ^ Je saute sur mon épée. Elk était malljep-'

r V' reusement embarrassée dans mon ceintu-

ron. Les archers, qui virent mon mouvement , s'approchèrent aussitôt pour ûre la saisir. Un homme en chemise est sans résistance; ils m'ôtèrent tous les moyens de me défendre.

G... M..., quoique troublé parce spectacle, ne tarda point à me reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. « Est-ce une illusion? nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon Lescaut?» J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps diverses pensées dans sa tête, et, .comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère^ il s'écria, en s'adressant à 'moi : a Ah ! malheureux , je suis sûr que jtu as tué mon fils ! » Cette injure me piqua 'vivement, a Vieux scélérat, lui répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille, c'est par toi que j'aurais commencé. — Tenez-le bien, dit- il aux ar-' chers. Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils. Je le ferai pendre demain, s'il

ne m'apprend tout à l'heure ce c][u'il en a fait. — Tu me feras pendre ! repns-je. Infâme I ce sont tes pareils qu'il faut envoyer au gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton iils; et si tti m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et je te promets le même sort après lui. »

Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il appela aussitôt cinq ou six autres archers qui l'attendaient à la porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les ck>mestiques de la maison, a Ah î monsieur le chevalier, reprit-il d'un ton railleur, vous savez où est mon fils, et vous le ferez étrangler, dites-vous; comptez que nous y mettrons bon ordre. i> Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise.

Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui dit quelques galanteries ironiques sur l'empire quelle avait sur le père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux monstre d'ihcontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle. « Garde-toi de la toucher ! m'écriai-je ; il n'y aurait rien de sacré qui te pût sauver de mes mains.» Il sortit en laissant trois archers dans la chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos habits.

Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être eussions-nous obtenu

l80 MANON LESCAUT.

la liberté en lui apprenant où était son fils. Je méditais, en m'habiilant, si ce n'était pas lé meilleur parti. Mais s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils ; mais lorsqu'il sut que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler en l'intimidant par des menaces.

C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce qu'il avait fait à l'hôpital pour délivrer Manon, joint à la terreur que G... M... lui inspirait, fît tant d'impression sur son esprit faible, qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on voulait lui sauver la vie.

G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait quelque chose dans nos affaires de plus sérieux et de plus criminel qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel, non-seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession.

Ce malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait entièrement les changements que nous y avions faits à Paris ; mais il avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du

rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de duper son fils; que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu dix mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient ]4mais aux héritiers de la maison de G... M...

Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans notre chambre. Il passa sans parler dans le cabinet, oîi il n'eut pas de peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près à Manon le collier de perles et les bracelets. « Les reconnaissez-vous?

lui dit-il avec un souris moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi! Ils étaient de votre goût, ma belle; je me le persuade aisément. Les pauvres enfants !

ajouta-t-il; ils sont bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons. »

Mon cœur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour être libre un ,moment... Juste ciel! que n'aurais-je pas donné ? Enfin, je me fis violence pour lui dire, avec 'une modération qui n'était qu'un raffinement de fureur : « Finissons, Monsieur, ces insolentes railleries. De quoi est-il question? Voyons, que prétendezvous faire de nous? — Il est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas au Châtelet. Il fera jour

l82 MANON LESCAUT.

demain : nous verrons plus clair dans nos affaires, et j 'espère que vous me ferez ia grâce, à la fin, de m'apprendre où est mon nls. v

Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet. J'en prévis en tremblant tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune, et flatter mon plus cruel ennemi pour en obtenir quelque chose parla soumission. Je le priai d'un ton honnête de m'écouter un moment, a Je me rends justice. Monsieur, lui dis-je. Jg rnnff^g qn g^ la jeune sse- ïft'a- fait^-iiûDamettlÊ^de grandes fautes, et que vous en igtes a^ sez blessé pour vous pj.aindrfi^jaaig^i vous connaisses la fDrce.~d^4'aii]X)ur> si vous

Eouvez juger de ce que souffre un maleureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il aime, voîis metrouyerez peijj>étre paidoiuiable d'avoir~chercîié le plaisir d'u-ne — petite ven gëancèT— uù du moins vous me croirez assez puni par l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de supplice pour me forcer de vous découvrir oîi est monsieur votre fils. Il est en sûreté. Mon dessein n'a

as été de lui nuire ni de vous offenser.

e suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit , si vous me taites la grâce de nous accorder la liberté. »

Ce vieux tigre, loin d'être touché de ma

MANON LESCAUT. l83

prière, me tourna le dos en ri^nt. Il tâcha seulement quelques mots pour me faire comprendre qu'il savait notre dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son nls, il ajouta brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne Tavais pas assassiné, g Çn f^dnise3^4es au Petit-Châtelet^ dit-il aux archers, et prenez garde que le chevalier ne vous échappe; c'est un rusé qui s'est déjà sauvé de Saint-Lazamc. d

H sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez voiis imaginer. « O ciel, m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui viennent de ta main; mais q u'un mal^ heureux coquh xait le pouvoir de me traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier désespoir. » Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je vendis la main à Manon pour descendre. « Venez, ma chère reine, lui dis- je, venez vous soumettre à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au ciel de nous rendre quelque jour plus heureux. »

Nous partîmes dans le même carrosse.

Elle se mit dans mes bras. Je ne lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi^ ellej me dit mille tendresses, en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je.l'assurai ' que je ne me plaindrais jamais démon sort tant qu'elle ne cesserait pas de m'aimer.

« Ce n'est pas mol qui $uis à plaindre,

continuai-je; quelques mois de prison ne • i m'effraient nullement^ et je préférerai tou- ■ jours le Châtelet à Saint- Lazare. Mais c'est Q. pour toi, ma chère âme, que mon cœiir ^A^ s'intéresse. Quel sort pour une créature si '--v^ charmante ! Ciel ! comment traitez-vous I / qi^^^^ ^^^^ ^® rigueur le plus parfait de vos ouvrages ? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et l'autre avec des qualités conformes à notre misère ? Nous avons reçu, de l'esprit, du goût, des sentiments j liélas !

quel triste usage en faisons-nous, tandis q ue tant d^ âmesbasses> et dignes de notre sort, jouissent dê"Tx53tes les faveurs de la fortune ! »

Ces réflexions me pénétraient de douleur.

Mais ce n'était rien en comparaison de celles qui regardaient l'avenir : car je séchais de crainte pour Manon. Elle avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs : j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser l'avertir du danger, et )e l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du moins de mon amour, qui était presque le seul sentiment que j'osasse exprimer.

« Manon, lui dis-je, parlez sincèrement, m'aimerez-vous toujours ? « Elle me répondit qu'elle était bien malhem*euse que j'en pusse douter, a Eh bien, repris-je, )e n'en doute point, et je veux braver lous nos ennemis avec cette assurance. J'em-

MANON LESCAUT. l85

ploierai ma famille pour sortir du Châtelet, et tout mon sang ne sera utile à rien, si je ne vous en tire pas aussitôt que je serai libre. »

Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai ma chère maîtresse avant qu e de laquiu Je la conjurai de ne pas y'dl'lliger excessivement, et de ne rien craindre tant que je serais au monde. Je n'étais pas sansargent.

Je lui en donnai une partie, et je payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension d'avance, pour elle et pour moi.

Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille.

Je m'occupai aussitôt des moyensde hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait rien d'absolument criminel dans mon affaire; et, supposant même que le dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire promptement à mon père pour le prier de venir en persorrie à Paris. J'avais bien moins de honte, comme je l'ai déjà dit, d'être au Châtelet qu'à Saint-Lazare. D'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à

l86 MANON LESCAUT.

Paiitorité paternelle, l'âge et Pexpérience avaient diminué beaucoup ma timidité.

J'écrivis donc, et l'on ne fit pas de difficulté, au Châtelet^ de laisser sortir ma lettre. Mais c'était une peine que j'aurais pu m'épargner, si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à Paris.

Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais^ de quelque espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses. Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir.

Il arriva le lendemain' de mon emprisonnement.

Sa première visite fiit celle qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente. Il en apprit seulement mes principales aventures depuis que je m'étais échappé de Saint- Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des dispositions que je lui avais marquées pour le bien dans notre dernière entrevue. 11 ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon; mais qu'il était surpris néanmoins que je ne lui eusse pas donné de mes nouvelles depuis huit jours.

Mon père n'était pas dupe. Il comprit qu'il y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge dans le silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins

WANON LESCAUT, I 87

pour décoovrir mes traces, que deux jours après soa arrivée il apprit que j'étais au Châtefet.

Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de m'attendre si tôt, je reçus celle de M . le Lieutenant Général de Police, ou, pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il me fit quel<][ues reproches; mais/ ils n'étaient ni durs ni désobligeants. Il me dit avec douceur qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G... M.. ^; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait dans mon affaire plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son tribunal , et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage après avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saisit-Lazare.

Charmé d'avoir à faire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d une manière si respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes ré-

Î)onses. Il me dit que je ne devais pas me ivrer trop au chagrin , et qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit en riant qu'il ne Tavait point encore vue, mais qu'on la représentait comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma ten- *

dresse, que je lui dis mille choses passionnées pour la défense de ma pauvre maîtresse; et je ne pus m^empécher même de r^iémindre g uoltiu gg larmes ' u oraonna qu'on \me reconduisît à ma chambre, a Amour!

{> Amour ! s'écria ce grave magistrat en me voyant sortir, ne te réconcilieras-tu jamais

'étais à m'entretenir tristement de mes idées et à réfléchir sur la conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant Général de Police, lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre : c'était mon père. (Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé si vivement, que je me serais précipité au fond de la terre si elle s'était ent réouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser avec toutes les marques d'une extrême confusion. Ils'assit, sans que ni lui ni moi eussions encore ouvert la bouche.

Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte : « Asseyezvous, Monsieur, me dit-il gravement^ asseyez-vous. Grâce au scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le lieu de votre demeure. C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez effectivement la gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde. »

Je ne tépondis rien. Il continua : a Qu'un père est malheureux, lorsque, après avoi/ aimé tendrement un fils, et n'avoir rien épargné pour en faire un honnête homme, . il n'y trouve à la fin qu'un fripon qui le déshonore ! On se console d'un malheur de fortune ; le temps l'efface, et le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tout sentiment d'honneur ? Tu ne dis rien, malheureux! ajouta- t-il. Voyez cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite : ne le prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race ? »

Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée.

« Je vous assure, Monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant vous n'est nullement affectée : c'est la situation naturelle d'un fils bien né qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre race. Je me connais digne de vos reproches; mais je vous conjure d'y mettre un peu plus de bonté, et de ne pas me traiter comme le plus infâme de tous les hommes.

Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour, vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas! n'en connaissez-vous pas la force^ et se peut- il

que votre sang, qui est la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs?

L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle, et peut-être trop complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante : vot^^ mes crîpies ~ voyez-vou^là quelqu'un qui vous désJ nore ? Allons , mon cher père , ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d'affection pour vous; qui n'a pas renoncé, comme vous pensez, à Thonneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. » Je laissai tomber quelques larmes en finissanF

ces paj

n cœur de père est le chef-d'œuvre de la nature : elle y règne, pour ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle ellemême tous les ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'espjrit et de goût, fut si touché du tour que j'avais donné à mes excuses^ qu'il ne fut pas le maître de me cacher ce changement « Viens, mon pauvre Chevalier, me dit-il ; viens m'embrasser : tu me fais pitié. » Je l'embrassai. Il me serra d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son cœur. « Mais quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici ? Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. »

Gomm^ il n'y avait rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un

MANOM LESCAUT. I9I

certain monde, et q|u'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle oîi nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que j'avais menée. A chaque faute dont je lui faisais l'aveu,, j'avais soin de joindre des exemples célèbres polir en diminuer la honte.

a Je vis avec une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du mariage : M. le duc de., en entretient deux aux yeux de tout Paris; M. de... en à une depuis dix ans^ qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a jamais eue pour sa femme. Les aeux tiers des honnêtes gens de France se font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu : M. le marquis de...

et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le prince de... et M. le duc de...

sont les chefs d'une bande de chevaliers du même ordre. » Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux G... M ., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner moi-même avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux violentes passions qui m'avaient agité : la vengeance et l'amour.

Il me demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter l'éclat. Je lui

appris les sentiments de bonté que le Lieutenant Général de Police avait pour moi.

« Si vous trouvez quelques difficultés, lui dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...: ainsi, je crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. » Il me le promit.

Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes, en m'empéchant de tenter les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse.

J'aurais peut-être excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que sais-je?

ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes efforts; mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes ennemis, à accuser de mon malheur.

En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation ; mais il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble, je dis les deux pères^ chez M. le Lieutenant Général de Police, auquel ils demandèrent

MANON LESCAUT, I Q 3!!/^-^ A^î^

deux grâces : l'une, de me faire sortir surle-champ du Châtelet ; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississipi. M. le Lieutenant Général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon par le premier vaisseau.

M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un compliment civil sur le passé, et, m'ayant félicité sur le bonheur que j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses dé l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille , et de le remercier de s'être employé avec lui pour mon élargissement.

Nous sortîmes ensemble sans avoir dit un mot de n^i maîtresse^^e n'osai même parler d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes recommandations eussent été bien inutiles ! L'ordre cruel était venu en même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut conduite une heure après à l'Hôpital, pour y être associée à quelques malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort.

Mon père m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais

MANON LBSCAUT. 13

i94 MANON LESCAUT.

dessein que de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon et de la recommander au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps non plus de réfléchir aux moyens de la délivrer.

Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait beaucoup de regret, parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris pointée langage. Nous nous entretînmes quelques moments, sans nous entendre. A la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il meladonna telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire et que j'en ai encore de la répéter.

Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus subit et plus terrible. Je tombai avec une palpitation de cœur si douloureuse, qu'ai instant que je perdis la connaissance je me crus délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette pensée lorsque je revins à moi : je tournai mes regards vers toutes les parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me

MANON LESCAUT. IqS

faire envisager rien de plus insupportable après la vie que les convulsions cruelles ^ dont j étais tourmenté. Cependant, par un *" miracle propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercierle Ciel de m'a voir rendu la connaissance et la raison, ^ajno rt n'eût été utile qu'à m oi ; Manon avait Ees ^^«^ dft ^11 Vin prrSr la \/ délivrer, pou riâ^fiçou rlr^ pour Ja j^ceBgcrr Je jurai de m y employer sans ménagement.

Lexoncierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du meilleur de mes amis. Je^ reçus ses services avec une vive » reconnaissance, a Hélas ! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines ! Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul^ datfs le séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion pour le plus misérable de tous les hommes. » Il me conseillait de ne point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais. «Laissez, laissez, répondis- je en sortant; je vous reverrai plus tôt que vous ne pensez. Préparez-moi le

f)lus noir de vos cachots; je vais travailler à e mériter. » ^ "

En effet, mes premières résolutions n'allaient à rien moins qu'à me défaire des deux Ge. . M... etdu Lieutenant Général de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital avec tous ceux que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-

même eût à peine été respecté dans une Vengeance qui me paraissait si juste, car le concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs de ma perte.

Mais lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à me voir ôter tous les moyens de la secourir. D'ailleurs, aurais-je eu recours à un lâche assassinat?

Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à la vengeance ? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour travailler d'abord à la délivrance de Manon , remettant tout le reste après le succès de cette importante entreprise.

11 me restait peu d'argent. C'était néanmoins un fondement nécessaire, par lequel il fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse attendre : M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence d'obtenir quelque chose des deux derniers , et j'avais honte de fatiguer l'autre par mes importunités. Mais ce n'est jpoint dans le désespoir qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au séminaire de Saint-Sulpice , sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait encore mes dernières aventures. Cette idée me fît changer Iç dessein que j'avais de l'attendrir par la

^-Lr-'-^-

compassion. Je lui parlai, en général, du plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me prêter quelque argent , sous prétexte de payer avant mon départ de Paris quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que j'y trouvai. Je lui offris mon billet : il était trop généreux pour l'accepter.

Je tournai de là chez M. de T.... Je n'eus point de réserve avec lui. Je lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines; il en savait déjà jusqu'aux moindres circonstances par le soin qu'il avait '' eu de suivre l'aventure du jeune G... M...

Il m'écouta néanmoins, et il me j)laignit beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyctis-deiîelivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si , peu de jour, qu'à moins d'un coup ex- / traordinaire du Ciel, il fallait renoncer à \ l'espérance; qu'il avait passé exprès à l'Hôpital depuis qu'elle y était renfermée; qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de lavoir; que les ordres du Lieutenant Général de Police étaient de la dernière rigueur, et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où nous étions.

J'étais si consterné de son discours, qu'il eût pu parler une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire qu'il ne m'était point allé voir au

Ghâtelet pour se donner plus de facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que, depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin d'ignorer oîi je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir promptement, pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse espérer du changement dans le sort de Manon; mais un conseil dangereux, auquel il me priait de cacher éternellenient qu'il eût part : c'était de choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de Manon, lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point que je lui parlasse de mon indigence : a Voilà cent pistoles, me dit-il en me présentant une bourse, oui pourront vous être de quelque usage. Vous me les remettrez lorsque la fortune aura rétabli vos affaires » Il ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son épée.

Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me laissait encore.

Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la voie des intercessions auprès du Lieutenant Général de Policei II me dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile, parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se feire

un intercesseur d'une personne grave et puissante; que si l'on pouvait se flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en l^s engageant à prier eux*mêmes M. le Lieutenant Générai de Police de révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous les efforts pour gagner le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir l'esprit de mon père.

Ce n'était pas une légère entreprise pour moi; je ne dis pas seulement par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches : je m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu de n'y pas retourner, depuis que j'avais appris la triste destinée de Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé; mais l'âge était une faible raison contre la force.

Cependant je trouvais une voie qui me sauvait du danger : c'était de le faire appeler dans un endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M..., et moi au Luxembourg, d'où

j'envoyai avertir mon père qu^un gentilhomme de ses serviteurs était à l'attendre.

Je craignais qu'il n'eût quelque peine à venir, parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous pussions être seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.

ij • Enfin j'ouvris la. bouche. « Monsieur, 'f lui dis-je en tremblant, vous êtes un bon père. Vous m'avez comblé de grâces, et vous m'avez pardonné un nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est~il témoin que j'ai pour vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.

Mais il me semble... que votre rigueur...

— Eh bien ! ma rigueur? interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement pour son impatience. — Ah!

Monsieur, repris-je, il me semble que votre rigueur est extrême dans le traitement que vous avez fait à la malheureuse Manon.

Vous vous en êtes rapporté à M, de G...

Ml.. Sa haine vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé d'elle une affreuse idée. Cependant ^ ' c'est la plus douce et la plus aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle est charmante que je le suis qu'elle vous

Taurait paru. Vous auriez pris parti pour elle ; vous auriez détesté les noirs artifices de G... M...; vous auriez eu compassion d'ellaetdemoi. Hélas! j'en suis sûr. Votre cœur n'est pas insensible : vous vous seriez laissé attendrir. »

Il m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne m'aurait pas permis de finir si tôt. Il voulut savoir à quoi j'avais dessein d'en venir par un discours si passionné. « A vous demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l'Amérique. — Non; n^n, m^ HH-'^ A\yn ton sé vère j j' nimi? imi l iînTTP v^îr y?p° ^"^ que sans sagesse et sans honpeur. — N'allons donc pas plus loin, m'écriai-je en l'arrêtant par le bras ; ôtez-la-moi , cette vie odieuse et insupportable; car, dans le désespoir où vous me jetez^ Ja mort ser a u ne ti^veur pour moi : c'est un présen t

ai|nejlfiLla-j£auLd!wa4^

— Je ne te donnerais que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien des pères qui n auraient pas attendu si longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux; mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu. »

Je me jetai à ses genoux. « Ah ! s'il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils...

Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez si tendrement. Auriez- vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras ! Vous

Taiiriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un cœur comme vous ?

Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c'est que la tendresse et la douleur?

— Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution.

Je retourne au logis. Je t'ordonne de me suivre. »

Le ton sec et dur avec lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui prît envie de m'arrêter de ses propres mains, a N'augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible que je vous suive. Il ne l'est pas moms que je vive^ après la dureté avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. » Comme je me tournais pour le quitter : a Tu refuses ^ donc de me suivre ? s'écria- t-il avec une \ vive colère. Va, cours à ta perte. JLlifijOj^, filsjngratet rebelle 1 tt Ariim< lui dis>p 3ans m Qp.^f€tBëp orty adie ji, p^rq jj^arbarp f t .

Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je

MANON LESCAUT. 2o3

marchai dans les rues comme un furieux, jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. ^ / a O Ciel I disais-je, serez-vous aussi im- \ / pitoyable que les hommes ? Je n'ai plus de ^ secours à attendre que de vous. »

M. de T... n'était point encore retourné chez lui; mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments. Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un visage abattu.

Le jeune G... M.. , quoique moins irrité que son père contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu, par la crainte qu'il avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté contre lui, en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon.

Il ne me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en avait tracé le plan ; j'y réduisis toutes mes espérances, a Elles sont bien incertaines, lui dis-je ; mais la plus solide et la plus consolante pour moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. » Je le quittai, en le priant de me secourir par ses vœux, et je ne pensai plus qu'à m'associer des camaraaes à qui je pusse communiquer une étincelle de mon courage et de ma résolution.

Le premier qui s'offrit à mon esprit fut le même garde du corps que j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais des-

sein aussi d'aller passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre pendant l'après-midi pour me procurer un logement. Je le trouvai seul. Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet.

Il m'offrit affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me rendre.

Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les difficultés; mais il fut assez généreux pour entreprendre de les surmonter.

Nous employâmes une partie de la nuit ù raisonner sur mon dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes dont il s'était servi dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T... m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire Manon : ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient pour donner répouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le. péril du combat par une lâcheté.

•^ / Gomme je ne manquais point d'argent,

^ I le garde du corps me conseilla de ne rien . / épargner pour assurer le succès de notre attaque. « Il nous faut des chevaux, me \. / dit-il, avec des pistolets, et chacun notre

j mousqueton. Je me charge de prendre

demain le soin de ces préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nmr fiol dats^ qui n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du /' régiment. » Je lui mis entre les mains les

MANON LESCAUT. 2o5

cent pistoles que j'avais reçues de M. de T.... Elles furent employées le lendemain jusqu'au dernier sou. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les animai par de grandes promesses, et, pour leur ôter toute défiance, je commençai par leur faire présent à chacun de dix pistoles.

LeJjowuie Texécution étant vpn»^ j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour s'instruire par ses propres yeux du moment auquel les archers partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé que c'était à la Rochelle que cette déplorable troupe devait être embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin d'Orléans. Cependant je fus informé, par le rapport du soldat aux gardes, qu'elle prenait le chemin de la Normandie, et gue c'était du Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la porte Saint-Honoré, observant de marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Passy il y a deux ans.

Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la connaissance. « O Fortune ! m'écciai-je ,

Fortune cruelle! accorde-moi ici-, du moins, la mort ou la victoire. »

Nous tînmes conseil un moment sur la manière dont nous ferions notre attaque.

Les archers n'étaient guère plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions i les couper en passant au travers d'un petit | champ autour duquel le grand chemin tournait. Le garde du corps- fut d'avis de prendre cette voie, pour les surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée, et je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la Fortune avait rejeté .

impitoyablement mes vœux.

Les archers, voyant cinq cavaliers accourir vers eux, ne doutèrent point que ce ne | fût pour les attaquer. Ils se mirent en dé- 4 fense, en préparant leurs baïonnettes et 1 leurs fusils d'un air assez résolu.

Cette vue, qui ne fit que nous animer, le garde du corps et moi, ôta tout d'un coup le courage- à nos trois lâches compagnons.

Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs chevaux, pour reprendre le chemip de Paris à bride abattue,

a Dieux ! me dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette mfâme désertion , qu 'allons-nous- faire ?

Nous ne sommes que deux. » J'avais perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma première ven- 4 geance ne devait pas s'employer à la pour- Ji suiteeiau châtiment des lâches qui m'aban-

donnaient. Je les regardais fuir, et je jetais les yeux de l'autre côté sur les archers. S'il m'eût été possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble.

Le garde du corps, qui jugeait de mon incertitude parle mouvement égaré de mes yeux, me pria d'écouter son conseil.

« N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous, et qui paraissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris, et tâcher de réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les rejoindrons demain sans peine. »

Je fis un moment de réflexion sur ce .

parti; mais, ne voyant de tous côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement désespérée : ce fut de remercier mon compagnon de ses services,et, loin d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission les prier de me recevoir dans leur troupe, pour accompagner Manon avec eux jusqu'au Havre^de- Grâce, et passer ensuite au delà des mers y avec elle. « Tout le monde me persécute ou \ / me trahit, dis-je au garde du corps,* je n'ai v plus de fond à faire sur personne ; je n'at- » tends plus rien ni de la Fortune ni du \ / secours des hommes.; Mes malheurs sont !

au comble; il ne me reste plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux sur toute espérance. Puisse le Ciel récompenser

208 BÎANON LESCAUT.

y vo're générosité! Adieu. .levais aider jnon mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement.» Il fît inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le priai de me laisser suivre mes résolutions, et de me quitter sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que notre dessein était de les attaquer.

J'allai seul vers eux d'un pas lent, et le visage si consterné, . qu'ils ne durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient néanmoins en défense. «Rassurez-vous^ Messieurs, leur dis-je en les abordant; je ne vous apporte point la guerre : je viens vous demander des grâces.»

Je les priai de continuer leur chemin sans défiance, et je leur appris en marchant les faveurs que j'attendais d'eux.

Ils consultèrent ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture.

Le chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme, que lui et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me restait environ quinze pistoles ; je leur dis naturellement en quoi consistait le fond de ma bourse. « Hé bien, me dit l'archer, nous en userons généreusement. Il ni^-votw-roôtdxia-qiùin écu par heure^our entreteni r cel l^e nos filles

quivous plaira le plus : c'est le prix couraiU (Jt Paiii. ■»

Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier, parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures ; mais lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mantes, où nous avions couché le jour que nous arrivâmes à Passy.

Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah !

les expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du cœur. Mais figurezvous ma pauvre mçiîtresse enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de \

larmes, qui se faisaient un passage au travers de ses paupières, quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés ! Elle ,

n'avait pas même eu la curiosité de les i

ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses gardes qui craignaient d'être attaqués.

Son linge était sale et dérangé; ses mam^^ dgli cates exposées à l'injure de l'air ;en]ni7 .

touT'ce (^C)mposë charmant ^^''g gt t t figure ■ 7-

capable de ramener l'univers à Pidolâtrie, ^

paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.

J'employai quelque temps à la considérer, en allant à cheval à côté du chariot.

J'étais si peu à moi-même, que je fus sur le point plusieurs fois de tomber dangereusement. Mes soupirs, mes exclamations fréquentes, m'attirèrent d'elle quelques , regards. Elle me reconnut, et je remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne, elle retomba dans sa première attitude.

Je priai les archers d'arrêter un moment par compassion ; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon cheval, jx)ur m asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si affaiblie, qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses mains > J^J es mouillais p endant ce temps- ^^ ^p ^f^*^ p^f^liri') et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu; il semblait que la honte et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était faible et tremblant.

Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir du moins' encore une fois, et de m€ dire le

dernier adieu. Mais lorsque je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle, et que j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre soin d'elle, pour la servir, pour l'aimer et pour attacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et sï douloureux, que j'appréhendai quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements de son âme semblaient se réunir dans ses yeux.

Elle les tenait fixés sur moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche sans avoir la force d'achever quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des Instances pour me faire renoncer au dessein de la suivre, et chercher ailleurs un bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec elle.

En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans ses regards, et dans la certitude que j'avais de son affection. T^ay^îc p^^dUi ^ if\ ^4"^'^*^, font ^^ q"^ le reste des h ommes esti me* mais j'étais mai^^ldlllcœûi: .de Miuiô.n>V spul^-J^n quej^âSliniais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m'importait-il en quel en droit vivre, si j'étais sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ! Tout l'uni-

vers n'est- il' pas la patrie de deux aman ts fidèles P Ne trouven t -lis jjas lu n dalis-

\ M il ■ Il IIM lUI I 1 T--^"""^""-*^"" ■'■1****^

/ / Tâiitre père, mère, parents, amis^ richesses

V s er^îîcîfêr-;; — •— ; ; '

— Si* qûetqùe chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà avec elle dans une région inculte et habitée par des sauvages, a Je suis bien sûr, disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M... et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature ; ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, «qui possèdent G... M..., ni les idées fantastiques de l'honneur, qui m'ont fait un ennemi de mon père ; ils ne troubleront point deux amants (qu'ils verront vivre avec autant de simplicité qu'eux. »

J'étais donc tranquille de ce côté-là.

Mais je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins communs de la-vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités insupportables, surtout pour une fille délicate, qui est accoutumée à une vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé inutilement ma bourse, et que le peu d'argent qui me restait fût encore sur le point de mètre ravi parla friponnerie des archers. Je concevais qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non-seulement de me soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était

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rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement durable.

Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge, que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de l'amitié. J'écrivis dès la première ville oti nous passâmes. Je ne lui apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, oîi je lui confessais que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles. « Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre affection, et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui adoucissent son sort et mes mortels regrets. » >^

Les archers devinrent si intraitables lorsqu'ils eurent découvert la violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence. L'amour, d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours. Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux caprices et à la brutalité de six misérables qui me traitèrent avec une hauteur

insupportable. Vous en fûtes témoin à Passy. Votre rencontre fut un heureux moment de relâche qui me fut accordé par la Fortune. Votre pitié à la vue de mes peines fut ma seule recommandation auprès de votre cœur généreux. Le secours que vous m'accordâtes libéralement servit à me faire gagner le Havre^ et les archers tinrent leur promesse avec plus de fidélité que je ne l'espérais.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux jours après, et, par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se^ trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir, a Quoi 1 m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois distingué par des excès ! » Manon répondit : « Hélas ! une vie si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher Che^valier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères ! Irons-nous les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un supplice? Mourons, me répéta-t-elle, ou du moins donne-moi la mort, et va chercher un avitre sort dans les bras d'une amante plus heureuse, — Non, non, lui dis-je; c'est pour moi un sort digne d'en-

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vie que d'être malheureux avec vous^ Son discours me fit trembler. Je jugeS qu'elle était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus* tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir. Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours cfe Tiberge, je vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait encore ae vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept pistoles. J*en employai sept à l'achat de quelques soulagements nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le fondement de notre fortune et de nos espérances e n^ Am érique. Je n'eus point de peine à me Faire recevoir dans le vaisseau.

On cherchait alors des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour Tiberge. Elle était touchante^ et capable de l'attendrir sans doute au dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait venir que d'un fonds infini de tendresse et de générosité pour un ami malheureux.

Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable. J'obtins du capitaine un heu à part pour Manon et

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pour moi. Il eut la bonté de nous regarder d'un autre œil que le commun de nos misérables associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de le croire^ et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon.

Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif sentiment dé l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que c'était entre elle et moi une perpétuelle émulation de services et d'amour. Je ne regrettais point l'Europe; au contraire, plus nous avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon cœur s'élargir et devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des nécessités absolues de là vie, j'aurais remercié la Fortune d'avoir donné un tour si favorable à nos malheufs. ^

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue. C'étaient des campagnes sté-

riles et inhabitées, oîi l'on voyait à peine quelques roseaux et quelaues arbres dépouillés par le vent. Nulle trace d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens de la Nmiy^llfi OrltmTrjqni s'approchèrent de nous avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville : elle es^ cachée de ce côté-là par une petite colline.

Nous fûmes reçus comme des gens descendus du ciel.

Ces pauvres habitants s'empressèrent pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme leurs frères, et comme de chers compagnons qui venaient partager leur misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux; mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous avait vanté jusque alors comme une bonne ville n'était qu'un assemblage de quelques pauvres cabanes.

Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes. La maison du gouverneur nous parut un peu distinguéepar sa hauteur et par sa situation. Elle est détendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.

Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une après l'autre, toutes les

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filles qui étaient arrivées par le vaisseau.

Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre une autre bande qui s'était jointe à la nôtre. Le gouverneur, les ayant longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui languissaient dans l'attente d'une épouse.

Il donna les plus jolies aux principaux, et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à Manon; mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer, il nous fit demeurer elle et moi. a J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous êtes mariés, et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes d'esprit et de mérite.

Je n'entre point dans les raisons qui ont causé votre malheur; mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous contribuerez vous-mêmes à me faire trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage et désert. »

Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer l'idée au'il avait de nous. Il donna quelques orares pour nous faire préparer un logement dans la ville, et il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse^ pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions en public sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et, malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de contribuer à la rendre agréable.

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