L'ABBE PREVOST
ETTE fille qui se barbouillait de blanc et de rouge, qui se peignait la fii^ure, les mains et les seins comme .-^^■Q^ les comédiennes de son temps, qui vivait dans l'orgie diurne et nocturne sans jamais prendre un bain d'air vif, elle est aujourd'hui dans l'immortelle fraîcheur des chefsd'œuvre. Par sa mort poétique comme par le génie du romancier, elle a son droit d'asile dans le sanctuaire de l'art, à côté des figures amoureuses créées par Dante, Shakespeare et Gœthe. Belle histoire que celle qui raconterait comment les livres immortels se sont faits ! Les premières inspirations et leurs éblouissements, les
II MANONLESCAUT
routes choisies, les heures rapides du travail, les fatigues et les découragements, l'ardeur renaissante, enfin les dernières pages où l'homme de génie répand son âme!
Qui 'donc, si ce n'est Manon elle-même, a inspiré cette adorable création à l'abbé Prévost? Ce qu'il écrivait dans ses livres, la passion l'écrivait dans son cœur.
Quelle!^ physionomie poétique, romanesque, invraisemblable, que la sienne! Trois fois jésuite, deux fois soldat, longtemps exilé, toujours amoureux, soit dans les marais de la Hollande , soit dans les brumes de l'Angleterre , dans la cellule du cloître ou dans les cabarets de Paris. Il est emporté par toutes les illusions du cœur et de l'esprit, écrivant Le Pour et le Contre, sans prendre parti ni pour ni contre, vivant de temps perdu sans avoir le luxe du temps perdu, signant un chef-d'œuvre sans le savoir, croyant que son œuvre n'est pas là , comme Voltaire qui ne daignait pas signer Candide et qui croyait à ses tragédies; enfin, après toutes les aventures et les mésaventures, assassiné sur la grande route par un médecin qui voulait le sauver. Il a beaucoup écrit de romans et de voyages : quel roman et quel voyage que sa vie! Il ne se posséda jamais, parce qu'il manqua de force d'àme et de point d'appui. Les