‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 2 sur 100 · ET LABBE PREVOST III · texte numérisé non relu

ET LABBE PREVOST III

tourbillons de Descartes ne sont rien devant les tourbillons de l'abbé Prévost. Aussi que de naufrages! naufrages du cœur, naufrages d'argent, naufrages de foi, naufrages de renommée, car ce ne fut qu'après sa mort que son chef-d'œuvre, ce léger esquif, conduit par Des Grieux et Manon, porta la gloire sur le rivage inespéré.

Si Manon Lescaut a vécu d'une vie mortelle avant de vivre de la vie immortelle que lui a faite l'abbé Prévost, quel que fût le nombre de ses amants, elle en a eu bien moins que depuis sa transfiguration. Et certes, les plus passionnés ne sont pas ses contemporains, mais ceux que lui a donnés l'abbé Prévost.

Il en est ainsi de toutes les figures créées par l'imagination. A côté de la Manon Lescaut de l'abbé Prévost, n'aimez-vous pas la Marguerite de Gœthe, la Juliette de Shakespeare, l'Hélène d'Homère, toutes les grandes amoureuses de la galerie idéale?

Au XVIII^ siècle, les abbés vivaient à Paris comme ils vivent aujourd'hui à Rome. C'étaient d'aimables païens qui ne pâlissaient pas dans l'Église; aussi les représente-t-on joufflus, l'œil ouvert, la bouche en cœur. Ils faisaient leur salut à leur manière, en allant à la cour, au bal, à l'Opéra; ils se masquaient et couraient les aventures ; ils priaient Dieu après souper ; ils

IV MANON LESCAUT

limaient des vers galants ou ils écrivaient des romans passionnés, témoin l'abbé de Bernis et l'abbé Prévost. Ils ne s'indignaient pas comme Bossuet, parce qu'ils trouvaient que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les évêques ne prenaient guère la plume que pour signer leurs mandements : on connaît la réponse de Piron à l'archevêque de Paris : « Monsieur Piron, avez-vous lu mon mandement? — Non, monseigneur, et vous? »

L'abbé Prévost, pourtant, n'était pas un sceptique, il croyait à tout : à Dieu, à son épée, à sa maîtresse, qu'il fût bénédictin, soldat ou amoureux. Plus de cœur que de tête, plus de poésie que de raison, plus de rêves que de réflexions, voilà le caractère de ces belles imaginations qui s'épanouissent dans toute leur sève et dans tout leur éclat, âmes écloses en belle saison, qui ont eu dans leurs chaudes matinées la rosée, le rayon et l'orage. Aussi dans l'histoire de l'abbé Prévost, que d'épisodes charmants, que de contrastes pittoresques, soit que le héros un beau matin d'avril s'échappe du couvent pour aller revêtir l'uniforme du mousquetaire, soit qu'il revienne, le cœur brisé par une folle passion, frapper aux portes du monastère, désormais son tombeau, le tombeau le plus triste, celui du cœur!

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