ET LABBE PREVOST XIX
viendrais capable, si je perdais un moment de vue la grande règle, ou même si je regardais avec la moindre complaisance certaine image qui ne se présente que trop souvent à mon esprit, et qui n'aurait encore que trop de forces pour me séduire, quoiqu'elle soit à demi effacée. Qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre ! )>
Pour abuser encore son cœur, il se jeta dans les disputes théologiques et dans les ardeurs de l'étude. Il passa dans toutes les maisons de l'ordre : à Saint-Ouen de Rouen, à l'abbaye du Bec, à Saint-Germer, à Évreux.
Ce fut d'abord à Évreux qu'il révéla son éloquence chrétienne ; aussi toute la belle compagnie de la ville et des châteaux voisins se donna bientôt rendez-vous dans la cathédrale comme à une fête mondaine. L'abbé Prévost, déjà brisé à tout, avait dans son onction je ne sais quelle grâce cavalière que lui avaient donnée ses aventures amoureuses et ses stations chez les mousquetaires. Il faisait adorer Dieu, mais on l'aimait beaucoup par-dessus le marché ; « on n'avait jamais vu une si grande ferveur dans cette cathédrale ». Toutes les femmes pleurèrent quand il quitta Évreux pour venir aux Blancs-Manteaux de Paris. Aux Blancs-Man-
XX MANON LESCAUT
teaux il ne fit'que passer pour prendre pied à la célèbre abbaye de Saint-Germain-des-Prés. On sait que c'était la véritable académie religieuse. Il fut caressé par tous les bénédictins, qui lui donnèrent une plume ou plutôt qui prirent la sienne pour travailler à la Gaule chrétienne. On lui doit tout un in-folio de ce recueil savant. Les bénédictins, du reste, étaient des gens du monde ; aussi lui fut-il permis de se distraire de la science historique par l'imagination romanesque. Ce fut alors qu'il écrivit les deux premiers volumes des Mémoires d'un homme de qualité. Il était beau conteur; après l'avoir écouté on voulut le lire. Son roman fit fortune à l'abbaye pendant les longues soirées d'hiver ; « on raconte que les bons pères^ quand il contait ses romans, perdirent si bien le goût du sommeil que l'aurore les surprit un jour écoutant dom Prévost'. »
1. C'était un plaisir trop doux, qu'il ne refusait ni à lui ni aux autres; il fut réprimandé. Ne s'avouant pas qu'il voulait sortir encoie une fois de la cellule, l'abbé Prévost demanda «■ sa translation dans une branche moins rigide de l'ordre » : il lui fallait un peu de liberté, sinon la liberté pleine et entière. Comptant sur sa demande, il s'échappa un matin par provision de Saint-Germaindes-Prés; le bref qu'il attendait ne fut pas fulminé : craignant les suites de cette troisième désertion, qui était