‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 9 sur 100 · ET LABBE PREVOST XVII · texte numérisé non relu

ET LABBE PREVOST XVII

pleure en te retrouvant, — Vous pleurez? murmura-t-elle, de l'air d'une femme qui n'est pas habituée aux larmes. A présent, poursuivit-elle tristement, je vous connais; vous n'êtes plus un enfant aujourd'hui : une épée et des moustaches! — Je ne vous quitte pas, reprit-il en l'appuyant sur son cœur; je vous suivrai partout, fût-ce au bout du monde; mais tu ne demeures pas si loin. Où demeures-tu? » Elle baissa la tête et répondit d'une voix mourante : « Où vous voudrez. »

Prévost pensa qu'elle n'était plus comme il l'avait rêvée. « Mais qu'importe ce qu'elle est? je la retrouve et je l'aime. » Il l'emmena sans obstacle. Il passa plus d'une année avec elle dans tous les enchantements, dans toutes les angoisses d'un pareil amour. Il lui fallait veiller sur sa maîtresse l'épée à la main; mais il lui fallait aussi fermer les yeux : la question d'argent le forçait souvent à s'effacer dans l'ombre d'un plus riche*. Elle l'aimait, mais elle ne répondait pas d'elle, car elle avait pris l'habitude

I. On a des vers de lui à sa maîtresse où je remarque celui-ci :

Je ne veux de toi que ton cœur !

C'est plutôt Manon qui lui dit cela, à celui qui fut « l'amant de coeur ».

XVIII MANON LESCAUT

de vivre sans autre souci que le plaisir. Or, pour ellCj le plaisir c'était l'amour les mains pleines d'or. L'abbé Prévost eut beau faire, elle lui échappa. Les maîtresses sont des oiseaux qui, un beau matin, s'envolent par la fenêtre pour aller chanter ailleurs. En voyant la cage déserte, Prévost tendit les bras avec douleur. « Adieu! dit-il en pleurant; adieu! cruelle, je n'ai plus qu'à mourir. »

Et il alla a mourir » chez les bénédictins de Saint-Maur. a Ce triste dénoûment me conduisit au tombeau : c'est le nom que je donne à Tordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort que mes amis et mes parents ignorèrent ce que j'étois devenu. » Ne croyez pas qu'il oubliât sa maîtresse dans son refuge. Cette coureuse d'abîmes, qui l'avait entraîné en plus d'un naufrage, chantait toujours la chanson de la jeunesse à ce cœur faible, habité par le souvenir. Les pieuses lectures, les sévères austérités, les extases de la prière, ne pouvaient le détacher de cette image adorée.

Il n'avait que vingt-quatre ans; il se tint ferme jusqu'à trente à la planche de salut du cloître. Il écrivait alors : « Je connais la faiblesse de mon cœur, il faut que je veille sans cesse. Je n'aperçois que trop de quoi je rede-

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