‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 12 sur 100 · ET LABBE PREVOST XXIII · texte numérisé non relu

ET LABBE PREVOST XXIII

et tout son charme , c'était Manon Lescaut. Tout est tableau dans cette rencontre : « l'effort si naturel » que fait Manon pour se cacher; Des Grieux qui pleure dans un coin, tout enseveli dans son désespoir; les archers qui font gaiement leur besogne et qui ont le mot pour rire, comme par exemple celui qui dit : « Nous avons tiré Manon de l'hôpital par ordre de M. le lieutenant général de police. Il n'y a point d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour de bonnes actions. »

Mais pourquoi donner la copie , par un coup de crayon, d'une scène si merveilleusement peinte? Quiconque a lu ces six pages les gardera toute sa vie gravées à l'eau-forte dans sa mémoire. Je ne la rappelle que pour me demander si celui qui pleure dans un coin n'est pas l'abbé Prévost lui-même, retrouvant Manon quand il est trop tard pour la sauver. Et alors, après un éternel adieu , le romancier s'est substitué à l'amant : par l'imagination seulement il Ta accompagnée en Amérique et il l'a enterrée de ses mains dans le sable du désert , comprenant que c'en était fait de l'amour et de la jeunesse. Voilà pourquoi le livre a une fin digne de son commencement; nul romancier n'a si bien trouvé, peut-être parce que nul romancier n'a si bien aimé.

XXIV MANON LESCAUT

Cependant, comme a dit Chamfort, il faut que le cœur se brise ou se bronze. On vit de tout, même de son chagrin, même de sa plume. Les Mémoires d'un homme de qualité donnèrent à l'abbé Prévost de quoi vivre quelque temps. Le succès surpassa ses espérances. Pour donner plus de prix à une seconde édition de ce livre, il songea à y joindre, en forme d'épisodes, quelque nouvelle histoire; il chercha un sujet, un héros, une héroïne, un commencement et une fin. L'image de sa « chère maîtresse » ne lui souriait-elle pas à travers ses larmes? Plus il s'en éloignait, et plus elle s'embellissait de teintes poétiques : le souvenir a des prismes sans nombre et ne garde que le côté charmant des tableaux de l'amour. C'était une héroïne toute trouvée, une figure adorée qu'il allait peindre avec amour. Pour le héros, il n'avait qu'à se peindre luimême. Un peu d'imagination pour mettre en scène et colorer la vérité dans le tableau de la vie intime du XVIIP siècle, et voilà le roman, et voilà le chef-d'œuvre.

Il prit son œuvre au sérieux : il y mit son cœur et ses larmes. Le livre achevé, il ne l'oublia pas comme les autres; il l'aimait et le consultait en ses jours de tristesse, comme nous consultons un ami qui sait notre plus cher secret. Entre autres preuves de cet amour de l'écrivain

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