‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 13 sur 100 · ET LABBE PREVOST XXV · texte numérisé non relu

ET LABBE PREVOST XXV

pour son œuvre, on peut voir la critique que l'abbé Prévost fit lui-même de Manon Lescaut dans son journal Le Pour et le Contre. « Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels. Je ne dis rien du style, c'est la nature même qui parle. »

L'abbé Prévost eut certes d'autres passions; mais non plus de ces adorables passions de jeunesse qui ont l'emportement des chevaux de race. On a beaucoup parlé de ses amours en Hollande avec une demoiselle protestante, ce qui fut un double scandale, scandale de religion et scandale de mœurs. La protestante le voulait convertir deux fois; il traversa tous les orages et toutes les satires. L'abbé Lenglet-Dufresnoy, au tome II de sa Bibliothèque des romans, le malmène beaucoup à propos de cet amour; il l'accuse d'avoir enlevé une protestante , tandis que l'abbé Desfontaines l'accuse de s'être laissé enlever. Il y a peut-être du vrai dans les deux critiques : celui qui enlève une femme n'est pas bien sûr de n'avoir pas été enlevé. Quoi qu'il en soit, les autres passions de l'abbé Prévost n'eurent plus le charme des juvenilia. Que de fois il a dû s'écrier avec ses autres maîtresses : « O Manon, où es-tu ? »

XXVI MANON LESCAUT

Pourquoi ne pas s'arrêtera cette physionomie si poétique d'un pareil portrait littéraire? pourquoi chercher l'abbé Prévost ailleurs qu'en cette œuvre immortelle? Tout l'abbé Prévost est là; tout son génie, tout son cœur. A quoi bon le suivre dans ses autres romans et dans ses autres années? Ce serait le peindre moins aimable, écrivant toujours, mais sans amour et sans rêverie. Pourquoi vous dire qu'il tomba frappé d'apoplexie en traversant la forêt de Chantilly? Pourtant sa destinée fut étrange jusqu'à la fin : un médecin de village lui donna un coup de scalpel par amour de la science : l'abbé Prévost, qui n'était qu'en léthargie, se réveilla pour assister à sa mort.

Quel dénoûment pour un romancier! Trois heures d'agonie devant son assassin. Fut-ce par pressentiment qu'il avait dit dans son journal : « Les médecins ont tué plus d'hommes qu'ils n'en ont sauvé. »

Je rappellerai pourtant encore un « battement de cœur » de l'abbé Prévost.

Paris a cela de triste que, dans les hasards de ses mille rues, on rencontre mille fois la figure

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