ET LABBE PREVOST
Manon Lescaut a-t-elle existé? C'est l'éternelle question que poseront toujours les lecteurs devant les héroïnes des poètes et des romanciers. Le rêve et la vie se tiennent de si près que beaucoup d'esprits supérieurs ont déclaré n'en pas connaître les limites. Où commence et où finit la vie corporelle? Le corps n'est que le point de départ de l'âme voyageuse. Depuis que les poètes et les peintres ont continué l'œuvre de Dieu par les créations de l'esprit, nous avons adoré leurs images avec la même passion que les figures corporelles. Mais Manon a une force de vie qui appartient à la vie elle-même, Manon Lescaut a existé dans le cœur plus encore que dans l'esprit de l'abbé Prévost.
Son histoire est le roman du romancier.
Les esprits romanesques, qui sont peut-être les vrais esprits puisque la vie est un roman, me suivront dans cette tentative périlleuse de lire dans un livre fermé : le cœur de l'abbé Prévost. Je sens que mes pieds ne touchent pas toujours la terre. Je veux saisir la réalité, et je ne saisis souvent que son ombre. J'évoque des sentiments
VI MANON LESCAUT
par à peu près, mais j'arrive pourtant à plus d'un point d'appui pour refaire l'histoire de ce roman. L'abbé Prévost ne contait pas par ouïdire, il était toujours acteur ou spectateur, on le reconnaît à chaque page. Par les journaux du temps, par les libelles, par les chansons, on le voit passer dans la vie à peu près comme on nous voit passer aujourd'hui. A force de chercher, on le retrouve, comme les plus célèbres, dans l'ombre de Voltaire, de Fontenelle , de Marivaux. Voilà pourquoi on peut croire ce que je conte ici.
Tous les hommes poursuivent ici-bas une chimère : la fortune, l'amour, la poésie ou la renommée. Les chimères ne sont pas démodées depuis l'âge d'or, et elles nous appellent encore aux dangers du naufrage. Manon est la charmeuse qui vient toujours passer sous les yeux de l'abbé Prévost, soit qu'il chante au corps de garde, soit qu'il prie dans sa cellule. Sa chimère est faite d'amour et de poésie : que lui importent la renommée et la fortune? Manon, c'est pour lui le rêve, mais c'est aussi la vie.
Dans son roman, l'abbé Prévost se met luimême deux fois en scène. DesGrieux, c'est lui, c'est sa passion; Tiberge, c'est lui encore, c'est sa conscience.
Gœthe n'eût pas manqué d'encadrer cette