‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 30 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

je fis attention que je ne lui avois pas découvert que mon dessein devoit s'exécuter le lendemain, et je résolus de le tromper à la faveur d'une équivoque.

« Tiberge, lui dis-je, j'ai cru jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par cette confidence. Il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé; mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures; je vous ferai voir, s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite .que je fasse cette démarche pour elle. »

Il me laissa seul, après mille protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes affaires, et, m'étant rendu à l'hôtellerie de . Mademoiselle Manon vers la pointe du jour, je la trouvai qui m'attendoit. Elle étoit à sa fenêtre, qui donnoit sur la rue^ de sorte que, m'ajant apperçu, elle vint m'ouvrir elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avoit point d'autre équipage que son linge, dont je me chargeai moimême. La chaise étoit en état de partir; nous nous éloignâmes aussi-tôt de la ville.

Je rapporterai dans la suite quelle fut la con-

3o HISTOIRE DE MANON LESCAUT

duite de Tiberge lorsqu'il s'apperçut que je l'avois trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à quel excès il le porta, et combien je devrois verser de larmes en songeant quelle en a toujours été la récompense.

Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis avant la nuit. ^ J'avois couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne nous avoit gueres permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux; mais, lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'està-dire presque en sûreté, nous prîmes le tems de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé depuis j notre départ d'Amiens. Quelque passionné que ^" je fusse pour Manon, elle sçut me persuader ■ ; qu'elle ne l'étoit pas moins pour moi. Nous étions si peu réservés dans nos caresses que nous n'avions pas la patience d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous regardoient avec admiration; et je remarquois qu'ils étoient surpris de voir deux enfans de notre âge qui paroissoient s'aimer jusqu'à la «4 /'S fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous fraudâmes les droits de

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