PREMIERE PARTIE
faire tenir une chaise prête pour cinq heures du matin, qui étoit le tems oii les portes de la ville dévoient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle dont je ne me défiois point, et qui faillit de rompre entièrement mon dessein.
Tiberge , quoicju'âgé seulement de trois ans plus que moi, étoit un garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimoit avec une tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que j'avois eu de me défaire de lui en l'éloignant , lui firent naître quelques soupçons de mon amour. Il n'avoit osé revenir à l'auberge où il m'avoit laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il étoit allé m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'apperçut facilement de la contrainte qu'elle me causoit.
« Je suis sûr, me dit-il sans déguisement, que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher: je le vois à votre air. »
Je lui répondis assez brusquement que je n'étois pas obligé de lui rendre compte de tous mes desseins.
<■( Non, reprit-il, mais vous m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de confiance et d'ouverture. »
Il me pressa si fort et si longtemps de lui découvrir mon secret que, n'ayant jamais eu de 3 réserve avec lui, je lui fis l'entière confidence I de ma passion. Il la reçut avec une apparence K de mécontentement qui me fit frémir. Je me ' repentis surtout de l'indiscrétion avec laquelle je lui avois découvert le dessein de ma fuite. Il me dit qu'il étoit trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y opposer de tout son pouvoir; qu'il vouloit me représenter d'abord tout ce qu'il croyoit capable de m'en détourner; mais , que, si je ne renonçois pas ensuite à cette misérable résolution, il avertiroit des personnes qui pourroient l'arrêter à coup sûr. Il me tint là-dessus un discours sérieux, qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la menace de me dénoncer si je ne lui donnois ma parole de me conduire avec plus de sagesse et de raison.
J'étois au désespoir de m'être trahi si mal à propos. Cependant, l'Amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit depuis deux ou trois heures,