‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 32 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

encore de quel sentiment elles partoient. J'entrai dans le premier caffé, et, m'y étant assis près d'une table, j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passoit dans mon cœur. Je n'osois rappeler ce que je venois d'entendre. Je voulois le considérer comme une ^ . illusion; et je fus prêt deux ou trois fois de retourner au logis sans marquer que j'y eusse fait attention. Il me paroissoit si impossible que . Manon m'eût trahi que je craignois de lui faire '' injure en la soupçonnant. Je l'adorois, cela étoit sûr; je ne lui avois pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avois reçu d'elle : pourquoi l'aurois-je accusée d'être moins sincère et moins constante que moi? Quelle raison auroit- /, , elle eue de me tromper? Il n'y avoit que trois heures qu'elle m'avoit accablé de ses plus tendres caresses et qu'elle avoit reçu les miennes avec transport; je ne connoissois pas mieux mon cœur que le sien.

'( Non, non, repris-je, il n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne vis que pour elle. Elle sçait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là un sujet de me haïr. »

Cependant la visite et la sortie furtive de \y

M. de B... me caiisoient de l'embarras. Je rappellois aussi les petites acquisitions de Manon, qui me sembloient surpasser nos richesses présentes. Cela paroissoit sentir les libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avoit marquée pour des ressources qui m'étoient inconnues? J'avois peine à donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon cœur le souhaitoit. D'un autre côté, je ne l'avois presque pas perdue de vue depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades, divertissemens, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre : mon Dieu ! un instant de séparation nous auroit trop affligés. Il falloit nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts d'inquiétude sans cela. Je ne pouvois donc m'imaginer presque un seul moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi.

A la fin je crus avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M, deB..., dis-je en moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires et qui a de grandes relations ; les parens de Manon se seront servis de cet homme pour lui faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est venu aujourd'hui lui en apporter

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