‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 33 sur 100 · PREMIERE PARTIE 3y · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE 3y

encore. Elle s'est fait sans doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en auroit-elle parlé si j'étois rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici m'affliger. Elle ne me le cachera pas du moins lorsque je lui en parlerai moi-même.

Je me remplis si fortement de cette opinion qu'elle eut la force de diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien. J'étois tenté d'abord de ' lui découvrir mes conjectures, que je regardois plus que jamais comme certaines; je me retins, j dans l'espérance qu'il lui arriveroit peut-être de ] me prévenir, en m'apprenant tout ce qui s'étoit passé.

On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort gai; mais à la lumière de la chandelle, qui étoit entre elle et moi, je crus appercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses regards s'atlachoient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avoient accoutumé. Je ne pouvois démêler si c'étoit de l'amour ou de la compassion, quoi-

qu'il me parût que c'étoit un sentiment doux et languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être n'avoit-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon cœur par mes regards. Nous ne pensions ni à parler ni à manger. Enfin je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides larmes!

« Ah Dieux! m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon : vous êtes affligée jusqu'à pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. «

Elle ne me répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me levai en tremblant; je la conjurai, avec tous les empressemens de l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en essuyant les siens; j'étois plus mort que vif. Un barbare auroit été attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte.

Dans le tems que j'étois ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs personnes qui montoient l'escalier. On frappa doucement à la porte. Manon me donna un baiser, et, s'échappant de mes bras, elle entra rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussi-tôt sur elle.

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