PREMIERE PARTIE
te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. »
Je lui répondis que je ne mettois plus de distinction entre les femmes, et qu'après le malheur qui venoit de m'arriver, je les détestois toutes également.
« Je t'en chercherai une^ reprit mon père en souriant, qui ressemblera à Manon, et qui sera plus fidelle.
— Ah ! si vous avez quelque bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr, mon cher père, qu'elle ne m'a^point trahi, elle n'est pas capable d'une si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe, vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si vous la connoissiez, vous Taimeriez vous-même.
— Vous êtes un enfant, repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point, après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré à votre frère. / y" Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter, si vous êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. ))
Je reconnoissois trop clairement qu'il avoit
5o HISTOIRE DE MANON LESCAUT
raison. C'étoit un mouvement involontaire qui me faisoit prendre ainsi le parti de mon infidelle.
« Hélas! repris-je, après un moment de silence, il n*est que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je en versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant. Ma crédulité ne leur coûtoit gueres à tromper. Mais je sçais bien ce que j'ai à faire pour me venger. ■»
Mon père voulut sçavoir quel étoit mon dessein.
« J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. »
Cet emportement fit rire mon père, et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement dans ma prison.
J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de changement dans mes dispositions. Tous mes sentimens n'étoient qu'une alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offroit à mon esprit*. Tantôt je ne considérois en elle que k plus ai-