‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 38 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

avec moi pour me garder à vue. Je ne me possédois point. J'aurois donné mille vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que, m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettroit pas aisément de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres. Ne voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai par mille sermens à faire un jour leur fortune s'ils vouloient consentir à mon évasion. Je les pressai, je les caressai, je les menaçai ; mais cette tentative fut encore inutile. Je perdis alors toute espérance; je résolus de mourir, et je me jettai sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie.

Je passai la nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations; il m'ordonna si absolument de manger quelque chose que je le fis par respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent pendant lesquels je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuoit toujours de m'apporter les raisons

qui pouvoient me ramener au bon sens et m'int spirer du mépris pour l'infidelle Manon. Il est ; certain que je ne l'estimois plus : comment au- \ rois-je estimé la plus volage et la plus perfide '' de toutes les créatures? Mais son image, les traits charmans que je portois au fond du cœur, y subsistoient toujours. Je me sentois bien.

« Je puis mourir, disois-je, je le devrois même, après tant de honte et de douleur; mais je souffrirois mille morts sans pouvoir oublier l'ingrate Manon. »

Mon père étoit surpris de me voir toujours si fortement touché; il me connoissoit des principes d'honneur; et, ne pouvant douter que sa trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venoit moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture.

« Chevalier, me dit-il, j'ai eu dessein jusqu'à présent de te faire porter la croix de Malte ; mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une qui

Page 1