‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 41 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

faveur, s'il m'arrivoit d'embrasser ce parti. La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage et chrétienne, disois-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion, qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour. Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et, comme je sens assez que mon cœur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu d'inquiétudes que de désirs.

Je formai là-dessus, d'avance, un système de vie paisible et solitaire. J'y faisois entrer une maison écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin; une bibliothèque composée de livres choisis , un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens ; une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignois un commerce de lettres avec un ami qui feroit son séjour à Paris, et qui m'informeroit des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. « Ne serai-je pas heureux? ajoùtois-je ; toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies? » Il est certain que ce projet flattoit extrêmement mes incHna-

tions. Mais, à la fin d'un si sage arrangement, je sentois que mon cœur attendoit encore quelque chose, et que, pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude , il y falloit être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans le dessein qu'il m'avoit inspiré, je pris l'occasion d'en faire l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention étoit de laisser ses enfans libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserveroit que le droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui tendoient moins à me dégoûter de mon projet qu'à me le faire embrasser avec connoissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchoit. Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour commencer les miennes. Son mérite, qui étoit connu de l'évêque du diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de

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