PREMIERE PARTIE
ma passion, ne fit aucune difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant d'application que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois. J'y employois une partie de la nuit, et je ne perdois pas un moment du jour. Ma réputation eut tant d'éclat qu'on me félicitoit déjà sur les dignités que je ne pouvois manquer d'obtenir, et, sans l'avoir sollicité, mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'étoit pas plus négligée; j'avois de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge étoit charmé de ce qu'il regardoit comme son ouvrage, et je l'ai vu plusieurs fois répandre des larmes en s'applaudissant de ce qu'il nommoit ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement : une passion les fait naître, une autre passion peut les détruire; mais, quand je pense à la sainteté de celles qui m'avoient conduit à Saint-Sulpice et à la joie intérieure que le Ciel m'y faisoit goûter en les exécutant, je suis effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les
rompre. S'il est vrai que les secours célestes sont à tous momens d'une force égale à celle des passions, qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressen- \ tir le moindre remords. Je me croyois absolument délivré des foiblesses de l'amour. Il me sembloit que j'aurois préféré la lecture d'une page de S. Augustin, ou un quart d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans excepter ceux qui m'auroient été offerts par Manon. Cependant un instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré de profondeur d'où j'étois sorti, les nouveaux désordres où je tombai me portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.
Avois passé près d'un an à Paris sans m'informer des affaires de Manon. Il m'en avoit d'abord coûté beaucoup pour me faire cette violence; mais les conseils toujours présens de Tiberge, et mes propres réflexions, m'avoient fait obtenir la victoire. Les derniers mois s'étoient écoulés si tranquillement que je me croyois sur le point d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le tems arriva auquel je devois soutenir un exercice public dans l'école de théologie; je fis prier plusieurs personnes de considération de m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les quartiers de Paris : il alla jusqu'aux oreilles de mon infidelle. Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu démêler lequel de ces deux sentimens}, lui fit
6o HISTOIRE DE MANON LESCAUT
prendre intérêt à un nom si semblable au mien : elle vint en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu de peine à me remettre.
Je n'eus pas la moindre connoissance de cette visite. On sçait qu'il y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de gloire et chargé de complimens. Il étoit six heures du soir. On vint m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandoit à me voir. J'allai au parloir sur le champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! J'y trouvai Manon. C'étoit elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l'avois jamais vue. Elle étoit dans sa dix-huitiéme année. Ses charmes surpassoient tout ce qu'on peut décrire. C'étoit un air si fin, si doux^ si engageant! l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut un enchantement.
Je demeurai interdit à sa vue, et, ne pouvant conjecturer quel étoit le dessein de cette visite, j'attendois, les yeux baissés et avec tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut pendant quelque tems égal au mien; mais, voyant que