PREMIERE PARTIE bl
mon silence continuoit , elle mit la main devant
ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me
dit, d'un ton timide, qu'elle confessoit que son --
infidélité méritoit ma haine, mais que, s'il étoit
vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse
pour elle, il y avoit eu aussi bien de la dureté à
laisser passer deux ans sans prendre soin de -^^
m'informer de son sort , et qu'il y en avoit
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle
étoit en ma présence sans lui dire une parole.
Le désordre de mon âme en l'écoutant ne sçau-
roit être exprimé.
Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'écrier douloureusement : « Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! »
Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendoit point justifier sa perfidie.
« Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore.
— Je prétens mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive.
— Demande donc ma vie, infidelle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier: car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. »
A peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'em- \ brasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondois encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avois été, aux mouvemens tumultueux que je sentois renaître! J'en étois épouvanté. Je frémissois, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur secrette, dont on ne se remet qu'après avoir considéré long-tems tous les environs.
Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes :
« Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étois pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il