‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 48 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

accourut aussi-tôt chez nous. C'étoit un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans notre chambre en jurant horriblement; et, comme il sçavoit une partie des avantures de sa sœur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étois sorti un moment auparavant ; ce qui fut sans doute un bonheur pour lui, ou pour moi, qui n'étois rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fît juger qu'il s'étoit passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me raconta la scène fâcheuse qu'elle venoit d'essuyer, et les menaces brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment que j'eusse couru sur le champ à la vengeance, si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.

Pendant que je m'entretenois avec elle de cette avanture, le garde du corps rentra dans la chambre où nous étions sans s'être fait annoncer. Je ne l'aurois pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu; mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le tems de dire à Manon qu'il venoit lui faire des excuses de son emportement; qu'il l'avoit crue dans le désordre, et que cette opinion avoit allumé sa co-

1ère; mais que, s'étant informé qui j'étois d'un de nos domestiques, il avoit appris de moi des choses si avantageuses qu'elles lui faisoient désirer de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venoit d'un de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle paroissoit charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à dîner. Il se rendit en peu de momens si familier que, nous ayant entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carosse.

Ce fut une prise de possession, car il s'accoutuma bien-tôt à nous voir avec tant de plaisir qu'il fît sa maison de la nôtre, et qu'il se rendit le maître,, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenoit. Il m'appelloit son frère, et, sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot et de les y traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermois les yeux sur cette tyrannie,

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