PREMIERE PARTIE
pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas m'appercevoir qu'il droit d'elle , de tems en tems, des sommes considérables. Il est vrai qu'étant grand joueur, il avoit la fidélité de lui en remettre une partie lorsque la Fortune le favorisoit; mais la nôtre étoit trop médiocre pour fournir long-tems à des dépenses si peu modérées. J'étois sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.
Nous étions demeurés un jour à Paris pour y coucher, comme il nous arrivoit fort souvent. La servante, qui restoit seule à Chaillot dans ces occasions, vint m'avertir le matin que le feu avoit pris pendant la nuit dans ma maison, et qu'on avoit eu beaucoup de difficulté à l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avoient souffert quelque dommage : elle me répondit qu'il y avoit eu une si grande confusion, causée par la multitude d'étrangers qui étoient venus au secours, qu'elle ne pouvoit être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent, qui étoit renfermé dans une petite caisse. Je me rendis
promptement à Chaillot. Diligence inutile : la caisse avoit déjà disparu. J'éprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allois me trouver exposé. L'indigence étoit le moindre. Je connoissois Manon; je n'avois déjà que trop éprouvé que, quelque fidelle et quelque attachée qu'elle me fût dans la bonne fortune, il ne , falloit pas compter sur elle dans la misère. Elle ' aimoit trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier.
« Je la perdrai ! m'écriai-je. Malheureux chevalier ! tu vas donc perdre encore tout ce que tu aimes ! »
Cette pensée me jetta dans un trouble si affreux que je balançai, pendant quelques momens, si je ne ferois pas mieux de finir tous mes maux par la mort. Cependant je conservai assez de présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restoit nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée qui arrêta mon désespoir. Je crus qu'il ne me seroit pas impossible de cacher notre perte à Manon, et que,