ET LABBE PREVOST IX
afin d'avoir le plaisir de souper avec celui qui parlait si bien de la tyrannie des parents et du bonheur d'aimer.
Qiie de fois l'abbé Prévost, dans son journal et dans ses lettres, parle de la vérité de son récit! « Rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration; je dis fidèle, jusque dans la relation des réflexions et des sentiments. )> Tout est romanesque, mais tout est simple. Relisons les premières pages : Des Grieux se promène avec Tiberge ; arrive le coche d'Arras, naturellement la curiosité les conduit à l'hôtellerie où descendent les voyageurs. Manon apparaît à Des Grieux; elle est si charmante que cet adolescent qui jusque-là n'a jamais regardé une femme en face, « s'enflamme jusqu'aux transports »; il ose lui parler; elle lui apprend qu'elle va se faire religieuse : « L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardais ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. » Manon lui dit que c'était la volonté du ciel, et Des Grieux destiné lui-même à la vie religieuse, se met à combattre contre Dieu ; on sait le reste. Dieu, pour lui, c'est Manon; Dieu, pour elle, c'est Des Grieux. Aussi Des Grieux enlève Manon, si ce n'est Manon qui enlève Des Grieux. Tout cela est fait et dit à l'emporte-pièce; pas un mot
X MANON LESCAUT
de trop, mais pas un mot de moins. Pendant l'enlèvement « nos postillons et nos hôtes nous regardaient avec admiration )>. Je le crois bien, des amoureux si amoureux, des amoureux si beaux et si jeunes. Aussi, qui donc songera à s'émouvoir si à Saint-Denis ils oublient leurs projets de mariage, car il paraît qu'ils en avaient parlé? « Nous fraudâmes les droits de l'Église et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. » Et quelle lune de miel ! Mais au dernier quartier, trois semaines après , un croissant fatal toucha le front de Des Grieux, Manon avait déjà rencontré un fermier général. Et Des Grieux pleura toutes ses larmes. Comme on sent bien que ces larmes-là sont versées par l'abbé Prévost.
Cependant l'abbé Prévost arriva au collège d'Harcourt , mais dans quel couvent alla se perdre Manon?
Les jésuites, émerveillés de l'intelligence de Prévost, de sa douceur, du charme de sa figure, le caressèrent et le décidèrent au noviciat. Son cœur battait sans doute au souvenir de Manon. Cette image si fraîche et si souriante lui apparaissait à la porte du monde. Mais Dieu parlait plus haut que Manon. Cependant un matin, à peine avait-il seize ans, accoudé sur un in-folio, il entend la vitre qui résonne aux