‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 6 sur 100 · ET LABBE PREVOST XI · texte numérisé non relu

ET LABBE PREVOST XI

battements d'ailes d'un oiseau. C'était une hirondelle qui se trompait de fenêtre pour bâtir son nid.

Il n'en fallut pas davantage pour changer la vie du studieux écolier; il ouvrit la fenêtre : au-dessus des toits, il vit le ciel, le soleil, un bouquet d'arbres que le vent agitait. Il se remit à étudier; mais la cellule où il était lui parut tout d'un coup si triste, si sombre, si désolée, qu'il s'enfuit comme l'hirondelle — vers les printemps!

Quand il se vit dans la rue, il se demanda où il allait, avec un peu d'effroi, en songeant à la sévère figure de son père. Il se dit qu'il n'oserait jamais le revoir; il n'osa même pas lui écrire. Chercha-t-il Manon dans ce dédale des passions humaines qu'on appelle Paris? Il ne l'a pas dit; il est permis de douter qu'il ait été fidèle au souvenir de ce premier amour. Dans sa soudaine échappée, s'il avait retrouvé celle qu'il appelait M'^*^ Lescaut, comme il eût éprouvé avec délices « la douceur de se laisser vaincre »! car il se croyait encore tout à Dieu.

On voit que chez Prévost le roman de la vie commence de bonne heure. On n'a pas le mot à mot de cette page de sa jeunesse. On sait seulement qu'après quelques jours de poétique vagabondage dans Paris, il s'enrôla comme

Xn MANON LESCAUT

simple volontaire, espérant faire son chemin dans l'armée. Il se conduisit vaillamment, mais ne fit pas fortune. Il assista aux dernières batailles de Louis XIV. Il vit finir la guerre sans espoir de gagner un grade; ne voulant pas, dans son- ardeur pétulante, rester soldat durant la paix, il courut s'enfermer à La Flèche, chez les pères jésuites. Il voulait déjà renoncer aux séductions et aux vanités du monde.

Touché des remontrances de son père, croyant entendre Dieu qui parlait à son cœur, il jura de vivre désormais dans la solitude d'un cloître. Tant que l'hiver dura, il se complut dans cette vie de travail et de contemplation. Les tristesses de novembre, les neiges de janvier achevèrent de le fortifier dans ses sages résolutions; il voulait savourer longtemps les austères voluptés, les lis sans parfum cueillis au pied de la croix. Mais revint le printemps. « Je suis perdu ! » s'écria Prévost au premier rayon de soleil qui tomba sur son front. Les hirondelles étaient revenues ! Il alla se confesser au directeur : « Mon père, voilà encore mon cœur qui s'ouvre aux séductions du monde. Sauvez-moi, empêchez-moi d'entendre toutes ces joies trompeuses qui m'appellent à ma perte. Je veux vivre avec vous, vivre pour Dieu, dans les voies sacrées où vous marchez. »

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