‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 50 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

par industrie ou par quelque faveur du hazard, je pourrois fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de sentir la nécessité.

« J'ai compté, disois-je pour me consoler, que vingt mille écus nous suffiroient pendant dix ans; supposons que les dix ans soient écoulés, et que nul des changemens que j'espérois ne soit arrivé dans ma famille. Quel parti prendrois-je? Je ne le sçais pas trop bien; mais ce que je ferois alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui ? Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit ni mes qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs talens tels qu'ils les ont? La Providence, ajoûtois-je en réfléchissant sur les différens états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des sots. Cela est clair à qui connoît un peu le monde. Or, il y a là-dedans une justice admirable. S'ils joignoient l'esprit aux richesses, ils seroient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les qualités du corps et de l'àme sont accordées à ceux-ci comme des moyens pour se tirer de la misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux richesses des

grands en servant à leurs plaisirs : ils en font des

dupes; d'autres servent à leur instruction : ils tâchent d'en faire d'honnêtes gens II est rare, à -, la vérité, qu'ils y réussissent; mais ce n'est pas là le but de la divine Sagesse; ils tirent toujours un fruit de leurs soins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent; et, de quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour les petits que la sottise des riches et des grands. »

Ces pensées me remirent un peu le cœur et la tête. Je résolus d'abord d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connoissoit parfaitement Paris, et je n'avois eu que trop d'occasions de reconnoître que ce n'étoit ni de son bien ni de la paje du roy qu'il tiroit son plus clair revenu. Il me restoit à peine vingt pistoles, qui s'étoient trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse en lui expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avoit pour moi un parti h choisir entre celui de mourir de faim ou de me casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête étoit la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avoit quantité de gens

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