PREMIERE PARTIE
fautes et mes désordres, avoient redoublé sa tendresse pour moi; mais que c'étoit une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la sent pour une personne chère qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir la secourir.
Nous nous assîmes sur un banc.
« Hélas! lui dis-je avec un soupir parti du fond du cœur, votre compassion doit être excessive, mon cherTiberge, si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse ; mais l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que vous faites pour en être attendri. »
Il me demanda, comme une marque d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'étoit arrivé depuis mon départ de Saint-Sulpice. Je lejsatisfîs, et, loin d'altérer quelque chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle m'inspiroit. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du destin, qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse
de les prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du désespoir où j^étois deux heures avant que de le voir, et de celui dans lequel j'allois retomber si j'étois abandonné par mes amis aussi impitoyablement que par la Fortune ; enfin j'attendris tellement le bon Tiberge que je le vis aussi affligé par la compassion que je l'étois par le sentiment de mes peines. Il ne se lassoit point de m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation; mais, comme il supposoit toujours qu'il falloit me séparer de Manon, je lui I fis entendre nettement que c'étoit cette séparation même que je regardois comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étois disposé à souffrir non-seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que tous mes maux ensemble.
« Expliquez-vous donc, me dit-il; quelle espèce de secours suis-je capable de vous donner, si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? »
Je n'osois lui déclarer que c'étoit de sa bourse que j'avois besoin. Il le comprit pourtant à la