‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 57 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

fin; et, m'ayant confessé qu'il croyoit m'entendre, il demeura quelque tems suspendu, avec l'air d'une personne qui balance.

« Ne croyez pas, reprit-il bien-tôt, que ma rêverie vienne d'un refroidissement de zèle et d*amitié. Mais à quelle alternative me réduisezvous, s'il faut que je vous refuse le seul secours / que vous voulez accepter, ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car n'est-ce pas prendre part à votre désordre que de vous y faire persévérer? Cependant, continua-t'il après avoir réfléchi un moment, je m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti : il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, mon cher chevalier, ajoûta-t'il en m'embrassant, d'y mettre seulement une condition : c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la vertu, que je sçais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de vos passions qui vous écarte »

Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il souhaitoit, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, C|ui me faisoit profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena aussi-tôt

■ chez un banquier de sa connoissance, qui m'avança cent pistoles sur son billet, car il n'étoit rien moins qu'en argent comptant. J'ai déjà dit qu'il n'étoit pas riche. Son bénéfice valoit mille écus ; mais, comme c'étoit la première année qu'il le possédoit, il n'avoit encore rien touché du revenu : c'étoit sur les fruits futurs qu'il me faisoit cette avance.

Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en

I fus touché jusqu'au point de déplorer l'aveugle-

• ' "' ment d'un amour fatal qui me faisoit violer tous

les devoirs. La vertu eut assez de force pendant

quelques momens pour s'élever dans mon cœur

contre ma passion^ et j'apperçus du moins, dans

cet instant de lumière, la honte et l'indignité de

mas chaînes. Mais ce combat fut léger et dura

peu. La vue de Manon m'auroit fait précipiter

.. du ciel; et je m'étonnai, en me retrouvant près

d'elle, que j'eusse pu traiter un moment de hon-

i^ teuse une tendresse si juste pour un objet si

charmant.

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