PREMIERE PARTIE
t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère ame, que, dans l'état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ? La faim me causeroit quelque méprise fatale : je rendrois quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais laisse-moi pour quelque tems le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets : je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et cju'elle a pleuré de la nécessité de te quitter. »
Je demeurai, après cette lecture, dans un état '' qui me seroit difficile à décrire, car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentimens je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques ausquelles on n'a rien éprouvé qui soit semblable : on ne sçauroit les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce qu'étanc seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment connu. Cependant,
de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu'il devoit y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour !
(c Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne faudroit-il pas, m'écriai-je, qu'elle fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un cœur que je n'aye pas sur le sien ? Que me resteil à faire pour elle , après tout ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m'abandonne ! et l'ingrate se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de m'aimer. Elle appréhende la faim : dieu d'amour! quelle grossièreté de sentimens, et que c'est répondre mal à ma délicatesse ! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père ; moi qui me suis retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses caprices. Elle m'adore, dit-elle : si tu m'adorois, ingrate, je sçais bien de qui tu aurois pris des conseils ; tu ne m'aurois pas quitté du moins sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudroit
avoir perdu l'esprit pour s'y exposer volontairement. »
Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne m'attendois pas. Ce fut celle de Lescaut.
« Bourreau! lui dis-je en mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? n
Ce mouvement l'eiîraya : il me répondit que, si c'étoit ainsi que je le recevois lorsqu'il venoit me rendre compte du service le plus considérable qu'il eût pu me rendre, il alloit se retirer et ne remettroit jamais le pied chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai soigneusement.
a Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon.
— Là! que vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous reconnoîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. »
Je voulus être éclairci sur-le-champ.
lOO HISTOIRE DE MANON LESCAUT
Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et sur tout Tidée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre équipage, l'avoit prié de lui procurer la connoissance de M. de G... M..., qui passoit pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que le conseil étoit venu de lui , ni qu'il eût préparé les voies avant que de l'y conduire.
« Je l'y ai menée ce matin, continua-t'il, et cet honnête homme a été si charmé de son mérite qu'il l'a invitée d'abord à lui tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel avantage cela pouvoit être pour vous, je lui ai fait entendre adroitement que Manon avoit essuyé des pertes considérables; et j'ai tellement piqué sa générosité qu'il a commencé par lui faire un présent de deux cens pistoles. Je lui ai dit que cela étoit honnête pour le présent; mais que l'avenir am.éneroit à ma sœur de grands besoins; qu'elle s'étoit chargée d'ailleurs du soin d'un jeune frère qui nous étoit resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il la croyoit digne de son estime, il ne la laisseroit pas