PREMIERE PARTIE gS
trahissoient mon désespoir et ma consternation. En effet, nous étions ruinés si absolument qu'il ne nous restoit pas une chemise.
Je pris le parti d'envoyer chercher sur-lechamp M. Lescaut. Il me conseilla d'aller à l'heure même chez M. le lieutenant de police et M. le grand prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand malheur : car, outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le tems à Lescaut d'entretenir sa sœur et de lui inspirer pendant mon absence une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux voluptueux qui payoit prodiguement les plaisirs, et il lui fit envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde que, troublée comme elle étoit par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit de lui persuader. Cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et l'exécution remise au lendemain , après que Lescaut auroit prévenu M. de G... M... Je le trouvai qui m'attendoit au logis; mais Manon s'étoit couchée dans son appartement, et elle avoit donné ordre à son laquais de me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle
me prioit de la laisser seule pendant celte nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert quelques pistoles, que j'acceptai. Il étoit près de quatre heures lorsque je me mis au lit; et, m'y étant encore occupé long-tems des moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard que je ne pus me réveiller que vers onze heures ou midi.
Je me levai promptement pour aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle étoit sortie une heure auparavant avec son frère, qui l'étoit venu prendre dans un caresse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me parût mistérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos appartemens. J'apperçus dans celui de Manon une lettre cachetée qui étoit sur sa table. L'adresse étoit à moi, et l'écriture de sa main. Je l'ouvris avec un frisson mortel. Elle étoit dans ces termes :
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l'idole de mon cœur, et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je