‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 65 sur 100 · PREMIERE PARTIE Io · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE Io

(( M. Lescaut, m'écriai-je en fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si vous avez eu dessein de me servir, je vous rens grâce. Vous auriez pu prendre une voie plus honnête ; mais c'est une chose finie, n'estce pas? Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre projet. »

Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avoit causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent de celui qu'il avoit appréhendé sans doute : il n'étoit rien moins que brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite.

« Oui, oui, se hâta-t'il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne vous y attendez. )>

Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions prévenir les défiances que M. de G...

M pouvoit concevoir de notre fraternité en

me voyant plus grand et un peu plus âgé peutêtre qu'il ne se l'imaginoit. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen que de prendre devant lui un air simple et provincial , et de lui faire croire que j'étois dans le dessein d'entrer dans l'état

ecclésiastique, et que j'allois pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que je me mettrois fort mal la première fois que je serois admis à l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours après. Il conduisit luimême Manon dans la maison que son intendant avoit eu soin de préparer. Elle fît avertir aussi-tôt Lescaut de son retour ; et, celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux chez elle. Le vieil amant en étoit déjà sorti.

Malgré la résignation avec laquelle je m'étois soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le murmure de mon cœur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de la retrouver ne l'emportoit pas tout-à-fait sur le chagrin de son infidélité. Elle , au contraire , paroissoit transportée du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidelle, que j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours tristement sur elle, et la peine que j'avois à digérer un changement si contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son

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