PREMIERE PARTIE lo
cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai toute en pleurs. Je lui demandai ce qui les causoit.
« Il t'est bien aisé de le voir, me dit-elle; comment veux-tu que je vive si ma vue n'est plus propre qu'à te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule caresse depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec la majesté du Grand Turc au serrail.
— Ecoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher que j'ai le cœur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des allarmes où votre fuite imprévue m'a jette, ni de la cruauté que vous avez eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en feroit bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans soupirs^ et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes, à la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mené dans cette maison ? Laissons ma naissance et mon honneur à part : ce ne sont plus des raisons si foibles qui doivent entrer en concurrence avec ' f un amour tel que le mien; mais cet amour
Io6 HISTOIRE DE MANON LESCAUT
même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une ingrate et dure maîtresse ?... )^
Elle m'interrompit : « ... Tenez, dit-elle, mon chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me percent le cœur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse. J'avois espéré que vous consentiriez au projet que j'avois fait pour rétablir un peu notre fortune, et c'étoit pour ménager votre délicatesse que j'avois commencé à l'exécuter sans votre participation; mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. »
Elle ajouta qu'elle ne me demandoit qu'un peu de complaisance pour le reste du jour; qu'elle avoit déjà reçu deux cens pistoles de son vieil amant, et qu'il lui avoit promis de lui apporter le soir un beau collier de perles, avec d'autres bijoux, et par dessus cela la moitié de la pension annuelle qu'il lui avoit promise.
« Laissez-moi seulement le tems, me dit-elle, de recevoir ses présens; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un