ET LABBE PREVOST XIII
Après cette confession, Prévost s'engagea par serment dans l'ordre des Pères jésuites. Durant quelques jours, une ferveur renaissante enflamma son cœur et son esprit; il composa une ode à saint François-Xavier ; mais l'ode fut à peine limée que cette belle ferveur s'évanouit. « Je reconnus que ce cœur si vif était encore brûlant sous la cendre. Mes livres étaient des amis, mais ils étaient morts comme moi. » L'image de Manon était revenue flotter sous ses yeux, comme une fée qui promet les enchantements; il avait entendu la voix -de cette charmeuse perdue dans les écueils. Elle lui criait : « Viens! viens! viens! » Il se jetait à genoux, il appuyait son front sur le marbre de l'autel, il voulait éteindre sa lèvre sur la croix; mais qu'avait-il rencontré, le rêveur profane? la lèvre fraîche et parfumée de Manon, « Non, s'écria-t-il, non, je ne suis pas né pour prier, mais pour aimer; l'ombre du cloître est un manteau de plomb trop lourd pour mes épaules. O mon Dieu! accordez-moi un peu de soleil et un peu d'amour : ce n'est point un suaire qu'il faut sur mon cœur, c'est un cœur qui bat*. »
1 . «Je n'étais nullement propre à l'état monastique, et tous ceux qui ont eu le secret de ma vocation n'en ont jamais bien auguré. »
XIV MANON LESCAUT
Et, disant ces mots, il voyait s'avancer vers lui, dans toute la grâce et dans tout l'attrait de ses seize ans, cette fraîche beauté qui avait soupe avec lui à Amiens et fraudé les droits de l'église à Saint-Denis, a Je la retrouverai ! » ditn en tendant les bras. Il était dans la cour de l'abbaye. Voyant la porte ouverte, il partit sans avertir personne. Une seconde fois il quitta Dieu pour le monde.
Il avait appris pendant sa première campagne que Manon ne suivait pas mieux que lui le vœu de ses parents; un soldat d'Amiens lui dit que cette jolie fille était toujours à Paris, vivant sur le capital et sur les revenus de sa beauté. Prévost courut à Paris. Que n'eût-il pas donné pour la revoir, dût-il la reperdre aussitôt, cette charmante créature toute de séduction et de perversité, qu'il avait embellie encore dans sa poétique imagination? La retrouva-t-il parmi toutes celles qu'il a si bien peintes dans « les Soupers de Paris ;. '. Il reprit du service pour
I . Ne la reconnaît-on pas parmi les demoiselles X, XI, XII et XIII dans un souper à la petite maison du chevalier ***? M^l'^ XIII ressemble furieusement à Manon par « la magie des yeux d'où se répandaient mille charmes :», par cette bouche entr'ouverte « pour montrer ces dents si petites et si blanches », par ce « front étroit où les