PREMIERE PARTIE II
noit souvent avec lui pour faire un lour de jardin, et son zèle s'épuisoit en exhortations et en avis salutaires. Je les recevois avec douceur. Je lui marquois même de la reconnoissance. Il en tiroit l'espoir de ma conversion.
« Vous êtes d'un naturel si doux et si aima- • ble, me dit-il un jour, que je ne puis comprendre les désordres dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent : l'une, comment avec de si bonnes qualités vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et l'autre, que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes conseils et mes instructions après avoir vécu plusieurs années dans l'habitude du désordre. Si c'est repentir, vous êtes un exemple signalé des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous ;* . = avez du moins un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons pas besoin de vous retenir ici long-tems pour vous ramener à une vie honnête et réglée. »
Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire entièrement, persuadé que c'étoit le plus sûr moyen d'abréger ma prison. Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant
Il5 HISTOIRE DE MANON LESCAUT
laissé le choix de ceux que je voulois lire, je me déterminai pour quelques auteurs sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des preuves du changement qu'il désiroit.
Cependant il n'étoit qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je jouai à Saint-Lazare un personnage d'hipocrite. Au lieu d'étudier, quand j'étois seul, je ne m'occupois qu'à gémir de ma destinée. Je maudissois ma prison et la tyrannie qui m'y retenoit. Je n'eus pas plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avoit jette la confusion , que je retombai dans les tourmens de l'amour. L'absence de Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais, étoient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurois dans les bras de G... M..., car c'étoit la pensée que j'avois eue d'abord, et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement qu'à moi, j'étois persuadé qu'il ne m'avoit fait éloigner que pour la posséder tranquillement. Je passois ainsi des jours et des nuits dont la longueur me paroissoit éternelle. Je n'avois d'espérance que dans