‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 71 sur 100 · PREMIERE PARTIE Il · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE Il

que je voulusse répondre aux attentions qu'il auroit pour moi, je ne trouverois que du plaisir dans ma solitude.

« Ah! du plaisir, repris-je ; vous ne sçavez pas, mon père, l'unique chose qui est capable de m'en faire goûter !

— Je le sçais, reprit-il, mais j'espère que votre inclination changera. »

Sa réponse me fit comprendre qu'il étoit instruit de mes avantures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me dit naturellement qu'on l'avoit informé de tout.

Cette connoissance fut le plus rude de tous mes châtimens. Je me mis à verser un ruisseau de larmes avec toutes les marques d'un affreux désespoir. Je ne pouvois me consoler d'une humiliation qui alloit me rendre la fable de toutes les personnes de ma connoissance et la honte de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond abbatement, sans être capable de rien entendre ni de m'occuper d'autre chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoûtoit rien à ma douleur. Il n'y entroit du moins que comme un sentiment qui avoit précédé cette nouvelle peine; et la passion

Ilb HISTOIRE DE MANON LESCAUT

dominante de mon ame étoit la honte et la confusion.

Il y a peu de personnes qui connoissent la force de ces mouvemens particuliers du cœur. Le commun des hommes n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Otez-leur l'amour et la haine, le plaisir et la douleur, l'espérance et la crainte : ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble peuvent être remuées de mille façons différentes : il semble qu'elles ayent plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élevé audessus du vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la honte est une de leurs plus violentes passions.

J'avois ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma

tristesse parut si excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitoit deux ou trois fois le jour. Il me pre-

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