‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 79 sur 100 · PREMIERE PART.'E I · texte numérisé non relu

PREMIERE PART.'E I

devoir. Il accourut aussi-tôt à ma chambre.

Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes dispositions. Je lui ouvris mon cœur sans réserve, excepté sur le dessein de ma fuite.

« Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que je veux paroître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les châtimens du Ciel, en un mot un cœur dégagé de l'amour et revenu des charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois : toujours tendre^ et toujours malheureux par cette fatale tendresse, dans laquelle je ne me lasse point de chercher mon bonheur.»

Il me répondit que l'aveu que je faisois me rendoit inexcusable ; qu'on voyoit bien des pécheurs qui s'enivroient du faux bonheur du vice jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'étoit du moins à des images de bonheur qu'ils s'attachoient, et qu'ils étoient les dupes de l'apparence ; mais que de reconnoître, comme je le faisois, que l'objet de mes attachemens n'étoit propre qu'à me rendre coupable et

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malheureux , et de continuer à me précipiter volontairement dans l'infortune et dans le crime, c'étoit une contradiction d'idées et de conduite qui ne faisoit pas honneur à ma raison.

« Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre lorsqu'on n'oppose rien à vos armes 1 Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appeliez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz-vous, comme font les mistiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l'amePVous n'oseriez le dire, c'est un paradoxe insoutenable. Ce bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines; ou, pour parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs, au travers desquels on tend à la félicité. Or, si la force de l'imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime Manon : je tends, au travers de mille douleurs, à vivre heu-

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