PREMIERE PARTIE I
dit, que cette demeure ne sçauroit vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. »
Cette explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le tems de faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerois à renverser mes desseins si je lui marquois trop d'empressement pour ma liberté. Je lui témoignai, au contraire, que, dans la nécessité de demeurer, c'étoit une douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce qui n'étoit de nulle importance pour personne, et qui serviroit beaucoup à ma tranquillité : c'étoit de faire avertir un de mes amis, un saint ecclésiastique qui demeuroit à Saint-Sulpice, que j'étois à Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite. Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'étoit mon ami Tiberge dont il étoit question : non que j'espérasse de lui les secours nécessaires pour ma liberté, mais je voulois l'y faire servir comme un instrument éloigné, sans qu'il en eût même connoissance. En un mot, voici mon projet : je
voulois écrire à Lescaut, et le charger, lui et nos amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté étoit de lui faire tenir ma lettre : ce devoit être l'office de Tiberge. Cependant, comme il le connoissoit pour le frère de ma maîtresse, je craignois qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon dessein étoit de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que je devois adresser à un honnête homme de ma connoissance , en le priant de rendre promptement la première à son adresse; et comme il étoit nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je voulois lui marquer de venir à Saint-Lazare et de demander à me voir sous le nom de mon frère aîné, qui étoit venu exprès à Paris pour prendre connoissance de mes affaires. Je remettois à convenir avec lui des moyens qui nous paroîtroient les plus expéditifs et les plus sûrs. Le père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avois de l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avoit pas tellement perdu de vue qu'il ignorât mon avanture : il sçavoit que j'étois à Saint-Lazare, et peut-être n'avoit-il pas été fâché de cette disgrâce, qu'il crojoit capable de me ramener au