‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 81 sur 100 · PREMIERE PARTIE I · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE I

veut qu'on s'attende à une pratique triste et mortifiante.

« Ne vous allarmez pas, ajoûtai-je en voyant son zèle prêt à se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un cœur de l'amour que de lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en forme une autre idée : or le cœur n'a pas besoin de se consulter long-tems pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux de l'amour. Il s'apperçoit bien-tôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en promet ailleurs de plus charmans, et cette tromperie le dispose à se défier des promesses les plus solides. Prédicateurs qui voulez me ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire, mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Etablissez bien que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues, qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et, ce qui fera peut-être encore plus d'impression sur moi, que

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plus elles sont douces et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand sacrifice; mais confessez qu'avec des cœurs tels que nous les avons, elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités. »

Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint qu'il y avoit quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrois pas du moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance de cette rémunération, dont je me faisois une si grande idée.

(' O cher ami! lui répondis-je, c'est ici que je reconnois ma misère et ma foiblesse ; hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne; mais l'action est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurois-je pas besoin pour oublier les charmes de Manon ?

— Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense que voici encore un de nos jansénistes.

— Je ne sçais ce que je suis, répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent. »

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