PREMIERE PARTIE
en main; que mon évasion de Saint-Lazare et le malheur qui m'étoit arrivé en sortant causeroient infailliblement du bruit; que le lieutenant général de police me feroit chercher, et qu'il avoit les bras longs; enfin, que, si je ne voulois pas être exposé à quelque chose de pis que Saint- Lazare, il étoit à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le tems de s'éteindre. Son conseil étoit sage; mais il auroit fallu l'être aussi pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordoit pas avec ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je passerois le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je demeurai jusqu'au soir.
J'employai une partie de ce tems à former des projets et des expédiens pour secourir Manon. J'étois bien persuadé que sa prison étoit encore plus impénétrable que n'avoit été la mienne. Il n'étoit pas question de force et de violence, il falloit de l'artifice; mais la déesse même de l'invention n'auroit pas sçu par ou commencer. J'y vis si peu de jour que je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurois
pris quelques informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.
Aussi-tôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avoit entendu parler avec admiration de l'Hôpital général et de l'ordre qui s'y observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et, de circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs, dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses qu'il me fît sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je m'applaudis aussi-tôt, et que je ne tardai point à mettre en œuvre. Je lui demandai , comme une chose essentielle à mon dessein, si ces messieurs avoient des enfans. Il me dit qu'il ne pouvoit pas m'en rendre un compte certain, mais que, pour M. de T..., qui étoit un des principaux, il lui connoissoit un fils en âge d'être marié, qui étoit venu plusieurs fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me sufïîsoit. Je rompis presque aussi-tôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en retournant chez lui, du dessein que j'avois conçu.