PREMIERE PARTIE
que le monde ne donne pas toujours, et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettoit ma visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regardercit mon amitié comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforceroit de la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre Manon, parce qu'il n'avoit, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir et de faire tout ce qui seroit en sa puissance pour la remettre entre mes bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne l'aurois été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je trouvai dans la modération de ses offres une marque de franchise dont je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La seule promesse de me faire voir Manon m'auroit fait tout entreprendre pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentimens, d'une manière qui le persuada aussi que je n'étois pas d'un mauvais naturel. Nous nous embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que la bonté de nos cœurs et une simple disposition qui porte un homme tendre et généreux à aimer un
autre homme qui lui ressemble. Il poussa les marques de son estime bien plus loin : car, a yant combiné mes avantures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devois pas me trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse et il me pressa de l'accepter. Je ne l'acceptai point, mais je lui dis :
« C'est trop, mon cher monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me rendez tout-à-fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte en versant tout mon sang pour vous servir. »
Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du teras et du lieu où nous devions nous retrouver ; il eut la complaisance de ne pas me remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un caffé, oij il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étoient tremblans en traversant les cours.
« Puissance d'amour! disois-je, je reverrai donc l'idole de mon cœur^ l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes ! Ciel ! conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après cela de ma fortune et de mes jours •