‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 89 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

je n'ai plus d'autre grâce à vous demander. » M. de T... parla à quelques concierges de la maison, qui s'empressèrent de lui offrir tout ce qui dépendoit d'eux pour sa satisfaction. Il se fit montrer le quartier où Manon avoit sa chambre, et l'on nous y conduisit avec une clé d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir sa porte. Je demandai au valet qui nous menoit, et qui étoit celui qu'on avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avoit passé le tems dans cette demeure. Il nous dit que c'étoit une douceur angélique; qu'il n'avoit jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avoit versé continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son arrivée; mais que depuis quelque tems elle paroissoit prendre son malheur avec plus de patience, et qu'elle étoit occupée à coudre du matin jusqu'au soir, à la réserve de quelques heures qu'elle employoit à la lecture. Je lui demandai encore si elle avoit été entretenue proprement. Il m'assura que le nécessaire du moins ne lui avoit jamais manqué. Nous approchâmes de sa porte. Mon cœur battoit violemment. Je dis à M. de T... : « Entrez seul et préyenez-la sur ma visite,

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car j'appréhende qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. »

La porte nous fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs discours. Il lui dit qu'il venoit lui apporter un peu de consolation ; qu'il étoit de mes amis, et qu'il prenoit beaucoup d'intérêt à notre bonheur. Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle apprendroit de lui ce que j'étois devenu. Il lui promit de m'amener à ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle, qu'elle pouvoit le désirer.

« Quand? reprit-elle.

— Aujourd'hui même, lui dit-il ; ce bienheureux moment ne tardera point : il va paroitre à l'instant si vous le souhaitez. »

Elle comprit que j'étois à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accouroit avec précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits amans. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart d'heure, une scène qui attendrissoit M. de T...

« Je vous porte envie, me dit-il en nous fai-

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