‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 91 sur 100 · PREMIERE PARTIE l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE l

n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que ta fortune est aussi assurée que la mienne. »

Je voulus sçavoir quels moyens il avoit dessein d'employer.

« Nul autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la porte de sa chambre et de vous la conduire jusqu'à celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir. »

Je lui demandai s'il n'étoit point à craindre qu'elle ne fût reconnue en traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avoit quelque danger; mais il me dit qu'il falloit bien risquer quelque chose. Quoique je fusse ravi de le voir si résolu, j'appellai M. de T... pour lui communiquer ce projet et la seule raison qui sembloit pouvoir le rendre douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle pouvoit absolument s'échapper de cette manière; « mais, si elle est reconnue, continua-t'il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudroit donc quitter Paris sur-le-champ : car vous ne seriez jamais assez caché aux recherches. On les redoubleroit, autant par rapport à vous qu'à elle. Un homme s'échappe aisément quand il est seul; mais il est

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presque impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. »

Quelque solide que me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter dans mon esprit sur un espoir si proche de mettre Manon en liberté. Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence et de témérité h. l'amour. J'ajoutai que mon dessein étoit en effet de quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avois déjà fait, dans quelque village voisin. Nous convînmes donc avec le valet de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au jour suivant; et, pour la rendre aussi certaine qu'il étoit en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'étoit pas aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en trouver le moyen. Je priai seulement M. deT... de mettre le lendemain deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le reste.

Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avois avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps un surtout qui ne laissoit rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un moment

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