‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 90 sur 100 · PREMIERE PARTIE l5l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE l5l

sant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée.

— Aussi mépriserois-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle. »

Tout le reste d'une conversation si désirée ne pouvoit manquer d'être infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses avantures, et je lui appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de l'état où elle étoit, et de celui d'où je ne faisois que sortir. M. de T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce conseil. Manon, surtout, ne pouvoit se résoudre à me laisser partir. Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise. Elle me retenoit par les habits et par les mains.

« Hélas 1 dans quel lieu me laissez-vous ! disoit-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? ))

l52 HISTOIRE DE MANON LESCAUT

M. de T... lui promit de la venir voir souvent avec moi.

« Pour le lieu, ajoûta-t'il agréablement, il ne faut plus l'appeller l'Hôpital : c'est Versailles, depuis qu'une personne qui mérite l'empire de tous les cœurs y est renfermée. »

Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servoit, pour l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avoit l'ame moins basse et moins dure que ses pareils. Il avoit été témoin de notre entrevue. Ce tendre spectacle l'avoit touché. Un louis d'or dont je lui fis présent acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart en descendant dans les cours.

« Monsieur, me dit-il, si vous me voulez prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me sera facile de délivrer mademoiselle Manon. »

J'ouvris l'oreille à cette proposition, et, quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptois bien qu'il me seroit toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe.

« Sois persuadé, lui dis-je, mon ami, qu'il

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