PREMIERE PARTIE l
au bout de la rue. Nous y montâmes. Mais, lorsque le cocher me demanda où il falloit nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avois point d'azile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours. J'étois sans argent, n'ayant gueres plus d'une demie pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avôient tellement incommodé Manon qu'elle étoit à demie pâmée près de moi. J'avois d'ailleurs l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étois pas encore sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre ? Je me souvins heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avois passé quelques jours avec Manon lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer. J'espérai nonseulement d'y être en sûreté , mais d'y pouvoir vivre quelque tems sans être pressé de payer. « Mène-nous à Chaillot », dis-je au cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole : autre sujet d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs : c'étoit toute la somme qui restoit dans ma bourse.
Je consolois Manon en avançant, mais au fond j'avois le désespoir dans le cœur. Je me serois donné mille fois la mort, si je n'eusse pas
l6o HISTOIRE DE MANON LESCAUT
eu dans mes bras le seul bien qui m'attachoit à la vie. Cette seule pensée me remettoit.
« Je la tiens du moins, disois-je; elle m'aime, elle est à moi : Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur. Je verrois périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce que je n'ai plus d'affection de reste. »
Ce sentiment étoit vrai ; cependant, dans le tems que je faisois si peu de cas des biens du monde, je sentois que j'aurois eu besoin d'en avoir du moins une petite partie pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours, et rien n'est plus désespérant pour un amant délicat que de se voir ramené par-là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
Il étoit onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à l'auberge comme des personnes de connoissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux environs, de voir prendre aux femm.es toutes sortes de formes. Je la fis servir aussi proprement que si j'eusse