PREMIERE PARTIE l6l
été dans la meilleure fortune. Elle ignoroit que je fusse mal en argent. Je me gardai bien de l.ui en rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris le lendemain, pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
Elle me parut pâle et maigrie, en soupant; je ne m'en étois point apperçu à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avois vue n'étoit pas des plus claires. Je lui demandai si ce n'étoit point encore un effet de la frayeur qu'elle avoit eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venoit que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence.
« Tu m'aimes donc extrêmement ! lui répondis-je.
— Mille fois plus que je ne puis dire, repritelle.
— Tu ne me quitteras donc plus jamais ? ajoûtai-je.
— Non, jamais, » répliqua-t'elle ; et cette assurance fut confirmée par tant de caresses et de sermens qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle pût jamais les oublier.
J'ai toujours été persuadé qu'elle étoit sin-
Ib2 HISTOIRE DE MANON LESCAUT
cere : quelle raison auroit-elle eu de se contrefaire jusqu'à ce point? Mais elle étoit encore plus volage, ou plutôt elle n'étoit plus rien, et elle ne se reconnoissoit pas elle-même, lorsqu'ayant devant les yeux des femmes qui vivoient dans l'abondance, elle se trouvoit dans la pauvreté et le besoin. J'étois à la veille d'en avoir une dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la plus étrange avanture qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance et de ma fortune. *
Comme je la connoissois de cette humeur, je me hâtai le lendemain d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge et des habits pour elle et pour moi étoient de si bonnes raisons que je n'eus pas besoin de -prétextes. Je sortis de l'auberge avec le dessein, dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carosse de louage; mais c'étoit une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je marchii fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avois dessein de m'arrêter. Il falloit bien prendre un moment de solitude et de tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allois faire à Paris. Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer