PREMIERE PARTIE
moindre sentiment de sagesse, je profîterois de cet heureux tour que le Ciel donnoit à mes affaires; que je devois commencer par écrire à mon père et me remettre bien avec lui; et que, si je voulois suivre une fois son conseil, il étoit d'avis que je quittasse Paris pour retourner dans le sein de ma famille.
J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avoit là bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi premièrement de n'avoir rien à craindre du côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenoient un pays libre. En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avoit pas la moindre idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquois même qu'il avoit évité de me parler d'elle, dans l'opinion apparemment qu'elle me tenoit moins au cœur, puisque je paroissois si tranquille sur son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins d'écrire à mon père, comme il me le conseilloit, et de lui témoigner que j'étois dis- f posé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses volontés. Mon espérance étoit de l'engager à m'envoyer. de l'argent, sous prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurois eu peine
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à lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état ecclésiastique ; et, dans le fond, je n'avois nul éloignement pour ce que je voulois lui promettre. J'étois bien aise, au contraire, de m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce dessein pourroil s'accorder avec mon amour. Je faisois mon compte de vivre avec ma maîtresse et de faire en même-tems mes exercices. Cela étoit fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je promis à Tiberge de faire partir le jour même une lettre pour mon père. J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture en le quittant, et j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise qu'en relisant ma lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du cœur paternel.
Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en allant chez M. de T... Je trouvois de la joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon ami m'avoit assuré qu'il ne me restoit rien à craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses assurances ne regardoient que Saint-Lazare, et que j'avois outre cela l'af-