PREMIERE PARTIE l
de sa fidélité. Qu'ai-je à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute, que je donnerois ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour l'estimer autant que Manon. »
Je ne fus pas long-tems à me déterminer après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord chez Tiberge, et de là chez M. de T...
En entrant à Paris je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le payer : je comptois sur les secours que j'allois solliciter. Je me fis conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étois à l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris l'extrémité de mes besoins sans nul détour. Il me demanda si les cent pistoles que je lui avois rendues me suffiroient, et, sans m'opposer un seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir à donner qui n'est connu que de l'amour et de la véritable amitié.
Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute
l66 HISTOIRE DE MANON LESCAUT
du succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché, c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me trompois en me croyant tout-à-fait quitte de ses reproches : car, lorsqu'il eut achevé de me compter son argent, et que je me préparois à le quitter, il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avois point parlé de Manon. Il ignoroit qu'elle fût en liberté; ainsi sa morale ne tomba que sur ma fuite téméraire de Saint- Lazare, et sur la crainte où il étoit qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y avois reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il avoit été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière dont j'en étois sorti ; qu'il avoit eu làdessus un entretien avec le supérieur; que ce bon père n'étoit pas encore remis de son effroi; qu'il avoit eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le lieutenant général de police les circonstances de mon départ, et qu'il avoit empêché que la mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avois donc de ce côté-là nul sujet d'allarme; mais que, s'il me restoit le