PREMIERE PARTIE 5l
mable de toutes les filles, et je languissois du désir de la revoir ; tantôt je n'y appercevois qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisois mille serraens de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres, qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon ame. Je relus tous mes auteurs. J'acquis de nouvelles connoissances. Je repris un goût infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la suite. Les lumières que je devois à l'amour me firent trouver de la clarté dans quan- j tité d'endroits d'Horace et de Virgile qui m'avoient paru obscurs auparavant. Je fis un • commentaire amoureux sur le quatrième livre de ['Enéide; je le destine à voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait. « Hélas! disois-je en le faisant, c'étoit un cœur tel que le mien qu'il falloit à la fidelle Didon. »
Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport avec lequel il m'embrassa. Je n'avois point encore eu de preuves de son affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens qui sont à peu près du même âge. Je le
trouvai si changé et si formé, depuis cinq ou six mois que j'avois passés sans le voir, que sa figure et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en conseiller sage plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où j'étois tombé. Il me félicita de ma guérison , qu'il croyoit avancée; enfin il m'exhorta à profiter de
! cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la vanité des plaisirs.
Je le regardai avec étonnement. Il s'en apperçut.
« Mon cher chevalier, me dit-il, je ne vous dis rien qui ne soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux examen. J'avois autant de penchant que vous vers la volupté ; mais le Ciel m'avoit donné, en même tems, du goût pour la vertu. Je me suis servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre, et je n'ai pas tardé long-tems à découvrir leurs différences. Le secours du Ciel s'est
i joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, ajouta-t'il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous.