PREMIERE PARTIE
Je connois l'excellence de votre cœur et de votre esprit ; il n'y a rien de bon dont vous ne puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle perte pour la vertu ! Votre fuite d'Amiens m'a causé tant de douleur que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. »
Il me raconta qu'après s'être apperçu que je l'avois trompé, et que j'étois parti avec ma maîtresse, il étoit monté à cheval pour me suivre, mais qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avoit été impossible de me joindre; qu'il étoit arrivé néanmoins à Saint-Denis une demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serois arrêté à Paris, il y avoit passé six semaines à me chercher inutilement; qu'il alloit dans tous les lieux où il se flattoit de pouvoir me trouver, et qu'un jour enfin il avoit reconnu ma maîtresse à la Comédie; qu'elle y étoit dans une parure si éclatante qu'il s'étoit imaginé qu'elle devoit cette fortune à un nouvel amant ; qu'il avoit suivi son carosse jusqu'à sa maison, et qu'il avoit appris d'un domestique qu'elle étoit entretenue par les hbéralités de M. B...
« Je ne m'arrêtai point là, continua-t'il. J'y retournai le lendemain, pour apprendre d'ellemême ce que vous étiez devenu : elle me quitta brusquement lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre avanture et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai pas voulu vous voir sans être assuré de vous trouver plus tranquille.
— Vous avez donc vu Manon? lui répondisje en soupirant. Hélas! vous êtes plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. »
Il me fit des reproches de ce soupir, qui marquoit encore de la foiblesse pour elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur mes inclinations qu'il me fit naître, dès cette première visite, une forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour entrer dans l'état ecclésiastique.
Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Evêque d'Amiens, qui m'avoit donné le même conseil , et les présages heureux qu'il avoit formés en ma